pas vu, pas lu

Le marque-page des nouveaux talents ! Inscription / Connexion
"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Très out of Africa

Auteur :

Ngijol Félicité

Categories : Essais
Date de parution : 08/07/2019

(12 avis)
Très out of Africa


"On peut oublier sa couleur, les autres ne l'oublient pas."
Avec humour, l'auteure retrace son chemin de petite fille d'origine africaine qui avec l'aide de sa famille s'est forgé les racines qui ont fait d'elle une française d'Afrique solide et fière.


Extrait
 « Tu es une p… de bonne comédienne, dommage que tu sois black, tu ne feras rien dans ce métier. »  C’est avec cette phrase fleurant bon l’optimisme, qu’un élève du cours de théâtre parisien renommé, dont le jury venait de m’attribuer un prix, m’avait congratulée. Je n’avais pas su quoi répondre. J’avais été cueillie à chaud et je devinais qu’il n’avait pas voulu se montrer cruel. C’était juste un fait.  Avec les éléments combinés, comédienne, femme, black et France, j’avais tiré la courte paille.  Aurai-je le courage de faire mentir cette prophétie ?  Des années après, cette phrase flotte encore dans mon éther. C’est dire à quel point j’ai du mal à cicatriser. J’avais choisi un chemin semé d’embuches pour un individu lambda, pour commencer alors quid d’une fille d’Afrique ?  Et d’autre part, j’avais une couleur de peau qui ne se glissait bien souvent dans l’inconscient des scénaristes ou réalisateurs-trices ou autres décideurs, qu’au travers de clichés éculés.
Le racisme est un luxe que je ne me suis pas permis de ressentir avant un bon moment. Je parlerai davantage du moment où j'ai pris conscience de la couleur de ma peau. Et surtout du fait que je n'avais pas la “couleur locale”. Certes, je suis française. Sur le papier en tout cas.  Ce qui me vaut un franc succès sur la toile où je suis submergée de compliments au travers desquelles on me compare à une gazelle bondissante. Mais, je suis  française “d'origine”. Ce n'est pas un label de qualité comme pour le vin ou le fromage AOC. Non, c'est une façon de dire à tous que j'ai les papiers mais pas la saveur. Je suis un membre de ce qu'on nomme poliment (?) la “minorité visible”. Tu penses ! En effet quoi de plus visible que la couleur Mahogany?

Mahogany, j'ai piqué ça aux States, en fait c'est acajou très chaleureux, mais Mahogany, je trouve que ça a du cachet, oui comme... une appellation certifiée d'origine! En fait, je suis davantage, medium-brown-hazelnut que mahogny. Autrement dit, brun-moyen noisette. Mais bon, dans un pays qui chaque été vante les mérites d'une peau bronzée, nous avons le privilège d'arborer un magnifique teint halé, 24 sur sept.
Cette dénomination de “minorité visible”, a changé les choses jusque dans le monde glamour de l'esthétique. Ainsi, je tiens ça des charmantes esthéticiennes élevées à l'ellipse et au sourire synthétique, je n'ai plus la peau noire, mais une peau brune, et dans le meilleur des cas, une peau ambrée, bronze doré (ça c'était chez Guerlain sur les Champs-Elysées). Bref, une couleur qui se fait très rare aux rayons fond de teint des grandes surfaces.
 
C'est toute une histoire, la chasse au fond de teint noisette-ambré-moka...C'est une sorte de jeu de piste crypté pour esthéticienne de la majorité visible. Une façon implicite qu'on les grandes marques de cosmétiques de nous faire comprendre que nous ne le valons pas tant que ça! Et que quand nous le valons, nous le valons très cher!
Pour l'amazone mahogny à la recherche du fond de teint parfait, deux options se présentent : La marque, ou la démarque.
La première a le droit aux honneurs des stands privés au Galfa ou autre Printemps maintenant elle s’enhardit chez Sephora. Elle est issue de laboratoires prestigieux. Elle est portée par des top models qui ont épousé des rock-stars. Elle nous rend sublimissimes, scintillantes de beauté, et plonge notre porte-monnaie dans un coma très inquiétant.
La deuxième, on la trouve dans ce qu'on appelle affectueusement une “boutique exotique”. Elle trône entre les bananes plantains, la pâte d'arachide et le savon qui nous transforme en Michael Jackson. Moins de dépenses certes, mais plus de risque de voir sa peau prendre une couleur étrange, et de développer un cancer de la peau.
 
Dilemme, dilemme...
 
En tant qu'artiste “visible”, la chasse au parfait fond de teint, on l'avait compris, tient davantage de la quête du Graal que du prends-moi-donc sur l'étagère beauté de Séphora ! Mais un jour, j'eus le bonheur de toucher au but! J'avais rencontré une chimiste qui avait créé, tenez-vous bien, le fond de teint ultime! Le fond de teint sur mesure!!!
Mon rêve! Son rêve! Notre rêve!
En quand je dis “notre “, je parle des copines et des cousines mahoganys que j'ai rameutées grâce à radio “Féli”! Elles étaient toutes chez moi, frétillantes et pleines d'espoir. Ronke fut accueillie comme une rock-star. “Ronke! Ronke! Ronke!” Elle a déballé, pigments, palettes, pinceaux.  Nous avons, nettoyé, exfollié, hydraté. Et comme un Da vinci de l'Afrique Sub-saharienne, elle a fait ses mélanges, elle a créé, pour chacune d'entre nous, un fond de teint customisé. Nous étions devenues nous, mais en vachement mieux! Tout ça grâce au pinceau magique, qui était offert avec le fond de teint pour la modique somme de 60 euros! La poudre en valait 75, mais nous étions “nous” mais en vachement mieux! Est-ce que c'est pas top ça? Nous étions heureuses, Ronke était ravie. Nos portefeuilles en état de choc. La vie quoi.
Oui...
Une chose nous avait échappée. Quand nous nous étions emballées à l'idée de montrer au monde nos peaux parfaites, recouvertes d'un fond de teint insoupçonnable, nous étions en hiver.
Et alors?
Pour nous autres mahoganys, dès que le soleil se pointe, je dis bien dès qu'il se pointe, nous changeons de couleur. Et ce, progressivement. Il nous aurait donc fallu, un fond de teint pour littéralement chaque saison, tout en sachant qu'entre juin et septembre nous progressons d'une nuance et demie par mois, selon le degré d'exposition au soleil! Mon fond de teint ne m'a servi que trois mois cette année-là.
 
Cette histoire de couleur me collait à la peau si je puis dire, dans mon métier aussi. Lorsque j’ai commencé à me rendre aux castings une constante revenait comme un vilain refrain dont on veut se libérer : Je n’avais pas la bonne couleur. Quand l’industrie s’est décidé à infuser un peu plus de couleur ça s’est fait doucement.  La tendance était aux femmes métisses aux longues et épaisses chevelures bouclées ou lissées. Il fallait une actrice/mannequin à la peau café noyé dans du lait ou caramel doré par le soleil du bord de mer. Si en plus elle avait les yeux clairs, par ici mon petit. Il fallait être black mais light. J’avais les yeux noirs, les cheveux tressés et la peau mahogany. J’étais full sugar. Puis la mode évoluant, on préféra les femmes à la peau d’ébène, aux cheveux crépus, voire afro et aux courbes affriolantes. Une fois de plus je restais dans le tamis. J’étais trop claire de peau et j’avais un derrière d’asiatique. On ne m’a jamais autant fait comprendre ma couleur était un facteur discriminant que dans la grande famille du 7ème art.
 
Mais il fut un temps, je ne me posais pas tant de questions sur ma couleur. Ni sur celle des autres d'ailleurs.

Commentaires

Théri Stéphane
Saisissante réalité ! Tes mots livrent l'essentiel de ton âme. Ta sensibilité est à fleur de peau et vient caresser, pour mieux le dresser, l'épiderme du lecteur. Tu ne poses pas sur la papier des coups de plume mais plutôt la juste empreinte de tes ressentiments. Ce qu'il y a de magique dans tes écrits, c'est que l'on peut mêler le noir de l'ancre au blanc du papier et les voir tous les deux en parfait synchronisation se foutre littéralement de la couleur de ta peau pour rester éveillé aux milles couleurs de ton coeur. Bravo Félicité !!!
Aupetit Jeanne
Aryalira
03/09/2019
Waouh ! J'adore ! C'est très bien écrit et ton style est authentique ! Tu m'en as appris des choses sur les fonds de teint pour les mahoganys ! Très joli par ailleurs ! Je suis impatiente de lire la suite ! Merci pour ce témoignage sincère.
Aupetit Jeanne
Aryalira
03/09/2019
Waouh ! J'adore ! C'est très bien écrit et ton style est authentique ! Tu m'en as appris des choses sur les fonds de teint pour les mahoganys ! Très joli par ailleurs ! Je suis impatiente de lire la suite ! Merci pour ce témoignage sincère.
Lioret Mathilde
Voilà un texte saisissant et un sujet bien brulant. En plus, on sent des traits d'humour et en même temps mes traces, oui, les traces de la vraie vie et de cette société qui trop souvent met l'accent sur les différences. A suivre peut-être....
Capone Marc
Le livrosorus
14/09/2019
Voilà un texte fort qui, je n'ai aucun doute la dessus, respire le vécu. Il faut écrire et écrire encore. Vous avez du talent.
Electre Marie
Marie
14/09/2019
C'est Stéphane, le co-fondateur du site qui m'a conseillé de lire ce texte. Voilà, j'ai promis de le faire et j'en suis enchantée. Les mots sont forts et les propos renvoient à une triste réalité. Mais, derrière cette couleur de peau, il y a votre couleur de mots et, elle enchante vraiment. FKN, il faut écrire !
Succès Lucie
Les heures
15/09/2019
Il y a de la vie dans ces quelques lignes. La couleur de peau est un sacré sujet ou un sujet sacré. Notre société n'est pas tendre avec les gens de couleur mais les fabricants de cosmétiques s'y intéressent depuis quelques années. C'est drôle de penser que cette différence importe peu dès lors qu'elle reflète un marché, une population de consommatrices à séduire. Y-a-t'il une suite à ces premières lignes ?
Delerme Florentin
Florentin
23/10/2019
Bi, Beur, black, homo.....la partie n'est pas toujours facile à jouer. A la lecture de "Très out of Africa" je prends la dimension des chances qui me sont offertes de par ma condition et mes origines sociales. Bravo ! Il faut en écrire plus pour dénoncer toute l'hypocrisie qui nous empêche tous de vivre mieux ensemble. FKN, j'achète le livre, promis juré !
BLANC Déborah
Déborah Blanc
27/11/2019
J'aime bien les pointes d'humour qui filtrent entre les lignes malgré le sérieux du propos. Les vérités de cet extrait font écho à ma propre réalité puisqu'ayant adoptée une petite fille noire, je la vois se confronter depuis plusieurs années à la réalité de sa couleur dans un univers où elle est minoritaire. Les questions émergent, les frustrations aussi. La phase d'acceptation de sa belle singularité n'est pas encore là. Je suis curieuse de connaître votre histoire.
rabiller delphine
Delphine 83
23/01/2020
waouuuu j 'adore très bien écrit avec cette petite pointe d'humour que j 'affectionne particulièrement, et un sujet hélas toujours d'actualité de nos jours . on sent bien l'écrit avec le ressenti qui sort des tripes. hâte de lire la suite. bravo
Inesjoe Clara
Free Girl
03/02/2020
Ce texte est drôle mais dénonce des vérités qui le sont moins. Style très agréable. Le 7ème art sait faire son cinéma et là, ce n'est pas le plus beau. Bien écrit !
Carré Clotilde
Clotilde C
01/03/2020
Ce sont toujours les autres qui pose le doigt sur vos défauts ou vos différences. Je dois admettre qu'être noir ne doit pas être chose facile dans cette société et alors, dans ce milieu particulier qu'est le 7ème art, cela ne peut pas être un avantage. Je suis certaine d'une chose en lisant ces quelques lignes, c'est que les nuances de la bêtise, qu'elles soient prononcées ou non, restent de la bêtes et doivent apporter leur lot de gênes, de souffrance, de moqueries ou encore de mise à l'écart. Qu'importe ! Ce texte raisonne de vérité et c'est cela le plus important. Se mettre dans la peau de l'autre, dans la peau d'une autre, pourquoi faire ? La diversité reste, comme une différence, une richesse pour celui qui sait la voir. Bravo pour ce texte touchant, drôle et utile .
Nous contacter !
www.pasvupaslu.com Le marque-page des nouveaux talents !