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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Quand le rire sucre nos souvenirs

Auteur :

Lindsay Lietin

Categories : roman feel good
Date de parution : 17/03/2021

Extrait
(2 avis)
Couverture
Quand le rire sucre nos souvenirs

Après le départ inattendu de sa Mémé Léontine qui l’a élevée, Rosie a foncé tête baissée pour se donner un semblant de cadre et de dignité en créant son salon de thé, un havre de paix et de plaisirs sucrés qui lui avait permis de soulager les maux de son enfance.

Mais un malencontreux accident la contraint à rester inactive, faisant resurgir angoisses et objets du passé.

Une montre à gousset... Une broche... Une lettre...

Une seule personne est capable de poser la lumière sur ses souvenirs : Léontine. Sauf que Rosie ne l’a pas vue depuis presque vingt ans !

Entourée de ses deux compères farfelus, Mauricette et Fernande, octogénaires au tempérament insolite et bien trempé dans leurs coutumes locales du Nord de la France, Rosie reprend les rênes de son commerce mais surtout de sa vie.

Maintenant il est temps de se remuer…

La chasse à la Mémé commence…

 

J’ai glissé chef !

 

 

R’gardez un tio peu c’te belle rondeur, c’te belle forme ! Bien lisse… Bien enrobée… Bien charnue... Moelleuse et ferme à la fois… J’n’ai qu’une envie c’est d’poser mes lèvres dessus.  Huummm… et d’la t’nir entre mes doigts aussi. Elle est à moi, je l’ai vue en premier.

            Les doigts de Mauricette s’agitent dans tous les sens, paressant tripoter ces silhouettes qui la rendent toute chose.

Arrête donc d’baver ! À t’n âge, Mauricette, enfin… On dirait un chien d’vant un os ! Façon ces miches sont pour moi aujourd’hui ! Hier tu m’as d’jà fait l’coup avec les glands !

            Mauricette adore mes pâtisseries. Elle en raffole, je dirais même ! Elle en parle d’une manière si ambiguë qu’elle en ferait pâlir un prêtre dans une église. Tous les matins, elle fait l’ouverture pour la formule petit-déjeuner : un café + une pâtisserie = une viennoiserie offerte ! Bon c’est vrai que je n’œuvre pas contre l’obésité ou le cholestérol, ou contre toute autre lutte éliminant le trop gras, trop sucré, trop salé. Mais bon… Au vu des plaisirs et des sourires quotidiens de mes clients, je crois militer pour la recherche du bien-être et du bonheur dans l’assiette.

            De la joie certes, sauf quand Mauricette se heurte à Fernande, grande joueuse bien entraînée de la catégorie culinaire, spécialité Desserts. Là je comprends ce que signifie le proverbe : la gourmandise est un vilain défaut ! L’après-midi, Mauricette arrive pour le goûter, suivie de près par Fernande, après leur petite sieste méridienne. À cet âge, on renoue avec le rythme de nos premières années : bobo, popo, dodo. Et c’est la bataille devant la vitrine. Qui aura le privilège de prendre le dernier Baba au rhum ou d’emporter les trois Paris Brest restants ? D’autant qu’elles ont les mêmes goûts culinaires. Le duel continue au salon. D’ordinaire, elles se placent d’un bout à l’autre de la pièce et se dévisagent telles deux concurrentes sur un ring pour savoir laquelle des deux sera servie en premier. Dans ces moments de stress intenses pour moi, Rocky Balboa et Apollo Creed sont détrônés.

            Ces querelles mises à part, elles sont tout à fait adorables !

 

            Cette après-midi, après s’être délectées devant la vitrine, elles viennent ensemble comme tous les jeudis y continuer leur tricot. Tout le monde sait que les retraités ont leurs habitudes. Sauf qu’aujourd’hui c’est différent. Je ne peux pas me déplacer. Fracture de la cheville et du bras droits… J’ai glissé malencontreusement sur du blanc d’œuf en préparant une mousse… Les risques du métier ! Et surtout erreur de débutante ! Le saladier rempli de blancs pour la préparation des œufs en neige s’est renversé, je ne sais comment, et paf, crac, boum me voilà par terre. Ne riez pas, j’ai bien mal ! Je préférerais encore subir les enfantillages de mes deux mamies boxeuses et pouvoir me déplacer. Je suis bien embêtée. J’en ai pour des mois. Et bien évidemment, je suis latéralisée à droite, sinon ce n’est pas drôle !

            J’ai essayé hier d’amener le café à un client, la béquille à gauche et la anse de la tasse pincée fermement du bout des doigts restants non couverts par le plâtre, en vain. Pauvre client ! Il lui restait quand même une cuillerée à boire ! Me voyant presque sauter à cloche-pied, il a dû prendre peur. Il a vite bu sa gouttelette restante et est parti.

            Par pitié, je pense, Mauricette et Fernande mettent leurs caprices de côté, elles n’ont pas trop le choix. Elles viennent chercher leur formule au comptoir. L’avantage c’est que je ne suis plus mêlée à leur puérile bataille du C’est moi en premier. Elles ne peuvent alors compter que sur leurs compétences physiques d’octogénaires pour avoir ce privilège. Depuis deux jours, c’est Mauricette qui gagne mais aujourd’hui Fernande m’a l’air bien en forme. Les séances de kiné ont l’air d’avoir bien soulagé son arthrose. Elle est requinquée comme une athlète de vingt ans. Je parie sur elle.

 

            Je connais ces deux énergumènes depuis toute petite, du temps où Mémé Léontine m’initiait aux premiers plaisirs sucrés – biscuits, caramels et compotes – qui m'étaient alors complètement inconnus. Ce sont de grandes amies de Léontine, du moins c'étaient ! Elles ont grandi ensemble dans le même quartier et fréquenté les mêmes personnes, les mêmes boutiques, les mêmes écoles et même parfois les mêmes amoureux. Il y avait plus de régularité à l’époque. Ce n’est pas comme aujourd’hui où tout est éphémère, rapide et sans fidélité, à part dans les magasins, mais c’est pour vous extorquer plus d’argent. À l’époque, le trio avait pour habitude de fréquenter, toujours avec rivalité, le café du coin. Mauricette et Fernande ne se battaient pas pour un morceau sucré mais pour un autre morceau bien plus gros, bien plus charnu et plus chargé en testostérone qu’en glucide. Quoique parfois… Pour certains hommes…  Bref elles attiraient le même type d’hommes. Mais autrefois elles savaient se tenir. Elles ne sortaient pas de leurs gonds chaque fois qu’un galant homme venait conter fleurette à l’une alors que l’autre avait jeté son dévolu aussi dessus. Ce doit être l’effet de l’âge qui les pousse aujourd’hui à régler leurs comptes passés de façon plus virulente face à une gâterie. Qui sait ? On le saura quand on aura leur âge !

 

Fernande, la serviette… Les commissures…

            Je chuchote tout en mimant pour lui faire savoir que la crème aux fruits rouges dégouline le long du menton. Elle savoure tellement les fruits de sa victoire qu’elle en met partout, tandis que Mauricette arrive patiemment, à la traîne.

T’es bien longue ma vieille. Ta hanche r’déconne ? la taquine Fernande.

Bon cha va, frim’ pas ! Chacun sin tour. R’garde toi plutôt, t’vas tacheter tin tricot.

            Comme vous l’avez constaté, Mauricette mâche ses mots mais ne les mâche pas non plus. Euh… Je m’explique… Mauricette a toujours conservé son franc parlé local et ne souhaite pour rien au monde corriger ses prononciations. Elle dit toujours que Sti qui veut m’quinger, yest po né ![1]. Ne vous inquiétez pas, je mettrais les sous-titres.

            Elles allaient continuer leurs chamailleries mais elles furent surprises par mon immobilisme. Perchée sur mon échasse, j’ai l’allure d’un flamant rose aux yeux de merlan frit. Cette pause forcée, qui n’en est pas une en vérité puisque je ne peux pas arrêter mon activité de peur de mettre la clé sous la porte et de finir sous les ponts, me pousse à observer l’univers que j’ai construit.

            J’avais décidé de créer ce salon de thé de suite à la sortie de l’école en n’ayant qu'un simple certificat d'aptitude en poche et les secrets de grand-mère de Mémé Léontine. J’avais aussi en moi cette rage qui vous fait gravir les montagnes et construire des édifices. Je voulais que le salon soit à mon image. J’avais arpenté les rues de Paris pour trouver les idées derniers cris et les décos vintage. Je voulais être unique pour une fois dans ma vie et ne plus être la cinquième roue du carrosse. J’étais même allée jusqu’à traverser la Manche pour m’inspirer des excentricités et des innovations anglaises. Ce cocktail d’inspirations avait donné ce que je considère aujourd’hui comme mon chef d’œuvre. Un salon coloré, douillé, ouvert à tous, pour petits et grands voire très grands et très âgés qui envoûte par ses effluves de thé, de café et ses arômes de douceurs fraîchement sorties du four. Mais aujourd’hui je suis pieds et poings liés. C’est le cas de le dire ! Comment faire tourner la boutique quand on est complètement seule et invalide ?

            Je sens les yeux intenses de Mauricette et Fernande rivés sur moi. Elles me regardent, je les regarde. Et telle une télépathe avec les yeux d’une psychopathe, fière de ce qu’elle a découvert dans mes pensées, Mauricette soupire de plaisir et prend un air complaisant.

            Je crains le pire.

Ma Rosie, nous allons d’venir tes nouvelles serveuses. Fernande, crie-t-elle à tue-tête, va-t’en quer[2] tin tablier !

 

            Ça va donner !

 

[1] Celui qui veut me changer n’est pas né.

[2] Chercher.

Commentaires

Robsart Amy
Amy
19/03/2021
.E
.C
Un ouvrage au premier abord "bon enfant" mais plutôt bien construit. L'écriture est fluide et facile à lire. Il y a bien plus que des calories dans ces sucreries pour qui sait mordre les lignes avec attention. L'humain patauge dans ses travers, ses personnalités bucoliques ou attachantes pour raconter une aventure et tout ce qu'elle semble receler d'anecdotes, de valeurs et d'héritage culturel. Très agréable extrait. La couverture en est une belle épingle.
Jules Baudin
La Capsule
10/04/2021
.E
.C
Léger et touchant. L'âge avancé n'enterre pas les personnalités et les couleurs que peuvent prendre les échanges. Extrait agréable !
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