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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Marguerite

Auteur :

GACHENOT Suzanne

Categories : Roman Historique
Date de parution : 14/06/2020

(10 avis)
Marguerite

Découvrez l'ascension et les désillusions de Marguerite, une jeune couturière dans le Paris du début du siècle.

1905. Dans un quartier modeste de Paris, Marguerite s'affaire quotidiennement entre tâches ménagères ingrates et travaux de couture dans l'atelier de Madame Lambert. Un jour ses doigts de fée lui valent d'être repérée par la propriétaire d'une luxueuse maison de modes, Joséphine, qui l'embauche. Une occasion en or qui permet à la jeune fille de s'émanciper d'une famille qui l'a toujours méprisée. De fil en aiguille, la talentueuse Marguerite va trouver sa place dans ce tout nouvel univers, et bientôt croiser la route de l'amour et de ses tourments...


Extrait 1

Ce matin-là, lorsque la petite horloge de laiton au cadran émaillé sonna une heure de plus, pas un des habitants du logis ne cilla. Seule la jeune Marguerite, arrachée à un sommeil agité, ouvrit péniblement les yeux sur ce jour nouveau. Après un moment de flottement où elle chassa la brume qui obscurcissait son esprit, elle glissa en silence sur le bord du lit qu’elle partageait avec sa sœur aînée.

Quelle nuit, mon Dieu, quelle nuit…, pensa-t-elle. Moi qui avais besoin de repos… et elle bâilla sans retenue.

Sa mère, dans sa bonté légendaire, avait tout simplement décrété que sa cadette accomplissait le travail le moins pénible du foyer et qu’elle pouvait donc sans souci se charger des corvées, soulageant ainsi toute la famille de ses ennuis domestiques. La jeune fille se devait donc d’être la première levée pour effectuer sans rechigner toutes les tâches qui lui étaient attribuées. Tout cela, bien entendu, avant d’entamer sa propre journée de travail à l’atelier.

Elle bâilla de nouveau. Sous ses pieds le plancher était glacé, et malgré ses grosses chaussettes de laine qui lui piquaient les mollets, elle frissonna sous sa longue chemise de nuit en coton blanc. Elle n’était pas mécontente de quitter le petit lit de fer, bien trop étroit pour nicher deux jeunes filles, mais en abandonner la douce chaleur était toujours difficile, surtout les matins d’hiver.

Derrière la très mince cloison qui séparait la pièce commune où elle dormait de la minuscule chambre conjugale, elle percevait la respiration ronflante de son père. Marguerite l’avait entendu rentrer bien trop tard, un peu trébuchant, traînant dans son sillage cette répugnante odeur, mélange de tabac froid, de sueur et de graillon. Il avait sans doute passé une soirée de plus au café, à taquiner le carton, jusqu’à ne plus tenir sur sa chaise. Elle soupira.

Dans un coin, Achille, son petit frère, dormait lui aussi à poings fermés, roulé en boule sur un matelas. Marguerite se demandait encore comment le jeune homme se débrouillait pour contenir ses bras et ses jambes, immenses, sur cette minuscule paillasse. Il semblait pourtant y dormir comme un bienheureux, sans se tourmenter plus que les autres pour elle, qui allait une fois de plus se charger seule des basses besognes. Elle soupira encore.

L’unique fenêtre de la pièce était dépourvue de volets et elle discernait sans peine dans la pénombre les nombreux meubles et objets qui encombraient l’étroite pièce de vie, où l’on ne pouvait presque pas faire un pas sans se cogner. Un bric-à-brac sans intérêt ni valeur, que ses parents continuaient d’entasser machinalement depuis des années. On se serait presque cru dans une famille de chiffonniers ! Elle regarda, sceptique, la vieille carcasse rouillée d’une bicyclette, sans roues ni selle, accrochée au mur du salon et soupira, encore ! Dès qu’il s’agissait de sa famille, soupirer était son seul recours. Démunie, régentée et moquée, elle ne pouvait qu’endurer et courber l’échine.

Songeuse, elle apprécia le calme et la sérénité d’une maison encore endormie, mais savait que cette quiétude ne durerait pas. Elle aurait pourtant aimé faire durer cet instant indéfiniment, s’y blottir et se sentir enfin en sécurité. Tout cela n’était que chimère, elle le savait, mais elle aurait voulu ne jamais avoir à affronter cette journée.

Aurait-elle seulement le courage d’aller jusqu’au bout ? Allez jeune fille ! se rabroua-t-elle, il faut se lever maintenant, fini de tergiverser !

Mais elle resta immobile encore un instant. Les questions tournoyaient déjà dans sa tête, au point de l’étourdir. Ce n’était pourtant plus vraiment le moment d’y réfléchir, son destin était en marche, et elle était bien décidée à faire partie du voyage. Pour le moment, elle devait simplement s’appliquer à donner le change sans éveiller les soupçons de son entourage. Se rendre invisible aux yeux de sa famille, Marguerite en avait fait depuis bien longtemps une habitude.

Elle se décida enfin à se lever, un peu nauséeuse, les membres endoloris et les reins courbaturés, avec cette sensation lourde et étrange d’avoir sommeillé un siècle entier. Le lit grinça mais rien ne bougea. Elle s’étira douloureusement, ses jambes la portaient difficilement, cotonneuses et flageolantes, et une image épouvantable l’assaillit. Elle se vit soudain paralysée, prisonnière à jamais de ces quatre murs, esclave d’une famille qui ne semblait pas être la sienne. L’image de cette jeune femme, croisée près de Notre-Dame, que l’on poussait sur une chaise roulante, revenait la hanter.

Refusant cette idée, certes grossière mais particulièrement angoissante, elle respira longuement, cherchant à ancrer ses pieds sur le plancher et à retrouver son sang-froid.

Il faut bien dire qu’elle n’avait presque pas fermé l’œil de la nuit, bien trop soucieuse pour trouver le sommeil, comptant les heures plus que les moutons. Et lorsque Morphée lui avait enfin ouvert les bras, elle avait fait un terrible cauchemar avant d’être réveillée par une douleur mordante.

Sa sœur, vraisemblablement dérangée par son sommeil agité, avait profité de l’occasion pour lui asséner un violent coup de coude dans les côtes. Quelle peste !

La pauvre Marguerite avait donc passé le reste de la nuit à somnoler, luttant pour rester immobile, malgré les mille pensées qui tourmentaient son esprit.

Toute cette effervescence avait laissé des traces qu’il lui faudrait au plus vite effacer.

Par les carreaux de la grande fenêtre, elle jeta un coup d’œil rapide au ciel et constata avec soulagement que celui-ci était certes encore gris de nuit, mais parfaitement dégagé, sans le moindre nuage. On pouvait y voir briller une lune diaphane et déclinante. La brume de la nuit s’était évanouie et les conditions étaient idéales pour la journée qui s’annonçait.

Marguerite sentit une pointe d’excitation gagner sur l’inquiétude et la fatigue de ces derniers jours.

« Cette journée sera parfaite, déclara-t-elle, oui elle le sera. Elle le doit ! »


Extrait 2

Alors que toute la famille s’agitait autour d’elle, Marguerite se félicita d’avoir choisi le coin le plus sombre de la pièce, où l’agitation qui la troublait pouvait passer inaperçue. Personne d’ailleurs ne semblait relever sa présence… Avec ses années d’apprentissage comme couturière, elle était tout à fait capable de travailler dans l’obscurité, pourtant, elle peinait à se concentrer sur son ouvrage. La crainte d’être découverte se faisait de plus en plus pesante et la jeune fille sentit une peur panique l’envahir. Pendant que sa gorge se serrait et qu’elle commençait à suffoquer, des images noires submergeaient son esprit. Elle sentait qu’elle allait perdre le contrôle, que son corps allait la lâcher, la trahir.

Aïe ! Elle s’était piquée avec son aiguille. La douleur, la vraie, avait pris le dessus, cruel retour à la réalité.

Les idées de nouveau claires, elle se risqua à observer la pièce et dut bien admettre que personne ne lui prêtait attention, elle n’était pas en danger.

Inutile de te ronger les sangs, pensa-t-elle. Tu vois bien que personne ne te regarde. Encore quelques minutes et tu seras délivrée. Tiens-toi tranquille et tout ira bien.

Soudain consciente qu’elle partageait peut-être ses derniers instants avec sa famille, elle posa les yeux sur son père et son cœur s’adoucit. Assis à un bout de la table, trônant, il mangeait, silencieux, perdu dans la contemplation des fissures qui lézardaient le mur du coin cuisine. Il engloutissait consciencieusement d’énormes tranches de pain grillé, luisantes de saindoux, qu’il noyait dans son grand bol de soupe. Il avait des moustaches bien fournies mais un crâne prématurément dégarni, qu’il dissimulait sous une casquette en toile élimée que Marguerite devait souvent repriser. Il ne l’ôtait que pour dormir, et la jeune fille le suspectait de ne pas assumer cette calvitie avancée. Il lui restait pourtant quelques cheveux, en touffes éparses, notamment sur les tempes et sur la nuque.

Il émanait de lui une certaine prestance, une autorité naturelle que Marguerite admirait depuis toujours. Il avait pourtant toujours l’air soucieux, les sourcils froncés, lissant ses moustaches, impénétrable. Ce n’était pas un mauvais bougre et Marguerite avait pour lui une certaine affection. Mais il s’occupait peu de sa famille et fuyait le foyer dès qu’il le pouvait, au grand désespoir de son épouse qui n’osait jamais le blâmer mais se lamentait dès qu’il disparaissait. Elle tournait en rond comme un fauve en cage, quémandait l’heure sans arrêt, imaginait les pires drames : « et s’il avait eu un accident ? », « et s’il était malade ? », « et s’il avait été pris dans une bagarre ? », bref, tout y passait.

Père finissait toujours par rentrer et grommelait :

— Si ? Si ? Si ? Avec des si, on mettrait Paris en bouteille !

Et ses enfants ajoutaient malicieusement :

— Si Paris était tout petit…

— Si la bouteille était très grande…

Et ils riaient, se moquant gentiment de leur mère trop inquiète.

Père, lui, ne riait pas, Marguerite non plus.

Achille s’était enfin traîné jusqu’à sa chaise et aspirait goulûment sa soupe. Comme personne ne lui faisait la moindre remarque, il s’ingéniait à produire le plus de bruit possible. Sans grand résultat. Il finit par abandonner, son bol était vide.

— Je retournerais bien me pieuter moi ! dégoisa-t-il, un air de défiance dans la voix, tout en s’étirant mollement sur sa chaise, avant de poser nonchalamment ses pieds sur la table. Sans quitter son bol des yeux, Père grommela :

— Si tu veux faire une croix sur ta pièce pour la semaine, te prive pas, mon p’tit gars… Et ôte tes arpions de la table !

Achille grimaça, il était particulièrement fainéant et supportait mal le travail à l’usine. Mais il avait toujours refusé d’entrer en apprentissage et il devait aujourd’hui en assumer les conséquences.

— Ouiche ! Ouiche ! Ça va…

Le père se leva, trempa ses mains dans le baquet d’eau de la cuisine, puis s’aspergea maladroitement le visage. Il refusait catégoriquement d’utiliser les ustensiles de toilette et encore moins un de ces savons « qui sentent la bonne femme ». Son épouse lui tendit son veston, qu’il enfila par-dessus sa chemise, avant de passer une veste en grosse cotonnade que Marguerite avait doublée pour lui tenir plus chaud. Chacun se chaussa en silence, puis ce fut le signal du départ.

En file indienne, tous les membres de la famille quittèrent l’appartement et comme d’habitude, tous ignorèrent superbement Marguerite, ne lui adressant pas le moindre mot ni le moindre geste. Cette ingratitude ordinaire reflétait le peu de considération qu’on lui portait et la jeune fille en souffrait depuis toujours. C’était sûrement pour cela qu’elle en était arrivée là, à ce moment précis et crucial, où elle allait bousculer ce fragile semblant d’équilibre familial.

La porte claqua.

On pouvait entendre les pas lourds et résignés des ouvriers s’éloigner dans l’escalier. Au loin, Marguerite percevait même la voix de sa mère qui houspillait son frère, lui répétant comme chaque jour qu’il ne fallait pas traîner en chemin, les premiers arrivés à l’usine seraient les premiers embauchés et s’ils se faisaient refouler, il aurait de ses nouvelles.

Les jambes tremblantes, la jeune fille désormais seule se leva de sa chaise et se risqua à jeter un œil dans la rue. Elle ne tarda pas à apercevoir ses parents, suivis de sa sœur et de son frère, quitter l’immeuble avant de traverser la grande place, puis disparaître dans le petit matin. Aucun d’eux n’avait jeté le moindre regard en arrière et la jeune fille soupira de soulagement.

Elle n’avait plus une minute à perdre ! Elle se précipita vers la grande malle qui barrait le pied de son lit, la débarrassa des vieux journaux et du linge qui l’encombraient, puis l’ouvrit, afin d’en exhumer les trésors qu’elle y avait cachés. Elle tremblait comme une feuille sans vraiment savoir si c’était d’excitation ou de peur.

Extrait 3
 
Le tramway glissait le long des grands boulevards, Saint-Martin, puis Poissonnière et Marguerite observait avec beaucoup de curiosité les nuées d’ouvrières, petites mains de la mode parisienne, qui descendaient des faubourgs pour rejoindre leurs ateliers. Il y avait des ouvrières de maisons fabriquant en gros de la mode bon marché, « en cheveux », reconnaissables à leurs tenues simples et uniformes, ainsi qu’à leur démarche triste et silencieuse. Leur travail journalier, mécanique et monotone, finissait par marquer leur visage de cette implacable et morne régularité. Noyant ces tristes visages, des grappes de « gamines », apprenties couturières pour la plupart, réveillaient ce sombre matin de novembre par leur fraîcheur, leurs rires et leurs bavardages. Bras dessus, bras dessous, arborant d’improbables chapeaux et d’inventives tenues, chaussées de gros souliers, elles dégageaient une gaieté contagieuse qui gagna Marguerite. Elle s’identifia à ces jeunes filles, des cousettes, comme elle hier encore, belles, fraîches et insouciantes, qui rejoignaient leur besogne matinale avec entrain, la démarche assurée, la taille cambrée et la tête haute. Marguerite aurait aimé leur ressembler, elle enviait leur légèreté, leur allégresse et la complicité évidente qui les unissait. Mais elle n’avait connu jusqu’ici que désespoir, solitude et laideur. Pourtant, devant ces bandes joyeuses et juvéniles, elle reprenait espoir. Elle avait décroché la chance de sa vie et bientôt elle serait comme ces midinettes, en plus élégante, évidemment. Elle baissa la tête pour admirer ses jolies bottines, si fines, si charmantes. Oui, elle deviendrait quelqu’un d’autre…

Plus Marguerite approchait de sa destination, plus le flot des jeunes ouvrières gonflait, assombrissant les trottoirs de leurs tenues hivernales invariablement sombres, égayées de joues roses, de couronnes de cheveux blonds, châtains ou roux. Elles arrivaient des faubourgs : Batignolles, Montmartre, Belleville ou Montrouge et dévalaient les boulevards, convergeant vers une unique destination, le quartier de la Paix, ses maisons de couture et de modes. Quelques visages masculins, galants ou époux, émergeaient dans ce déluge de féminité, participant malgré eux à cet étrange ballet de jupons. S’ajoutaient au spectacle les nombreux arrêts des ouvrières, pour un journal, des fleurs, une pâtisserie ou un bol de soupe, ce qui complétait ce charmant tableau parisien.

Marguerite descendit place de l’Opéra, hésitante au milieu de ce fourmillement incessant qui lui donnait le tournis. Elle n’avait pas vraiment l’habitude de la foule et elle était complètement perdue au milieu de tout ce trafic. Fiacres, omnibus, charrettes et mêmes automobiles circulaient en tous sens, dans un vacarme assourdissant, tandis que les passants coupaient sans cesse et sans gêne la circulation, au risque de causer un accident.

Après avoir fait la girouette pendant cinq bonnes minutes, se tordant le cou à regarder à la ronde, Marguerite se sentit mal. Toute cette agitation et cette première journée qui était un véritable calvaire pour ses nerfs. Elle détestait l’inconnu et pire encore, elle se demanda si elle n’avait pas rêvé toute cette histoire et si elle n’allait pas se ridiculiser en se présentant ainsi à l’atelier. De plus, son estomac criait famine…

Comme elle avait encore un peu de temps devant elle, elle se décida et traversa la place pour entrer au Café de la Paix, dont l’auvent d’angle original avait attiré son attention. Le café était fort fréquenté, mais au milieu de cette population majoritairement masculine, Marguerite remarqua quelques ouvrières, avalant une collation avant de rejoindre leur atelier et la jeune fille se sentit rassurée, un peu moins seule. Elle s’installa non loin de la vitrine, près d’un mondain au costume impeccable, un journal à la main, un cigare fumant sur la table. Elle commanda un lait chaud et un œuf mollet, accompagné de tartines de pain et de beurre. Elle avait bien besoin d’un en-cas consistant et nourrissant pour affronter cette journée. Son état d’énervement était déjà bien avancé et elle pensa que le lait saurait l’apaiser.

Son estomac, désespérément vide, accueillit ce petit déjeuner providentiel avec soulagement. La nausée qui la tenait depuis le matin s’estompa et plus détendue, elle se perdit dans la contemplation de la rue. Elle la vit peu à peu se vider.

Après l’étonnant défilé des ouvrières, il ne restait plus maintenant que des passants épars qui se frayaient un chemin parmi les attelages divers mais moins nombreux qui trottaient sur la chaussée. Quelques domestiques dont on devinait la livrée sous le manteau, des cuisinières chargées de gros paniers, des enfants sur le chemin de l’école, ou encore quelques élégants, reconnaissables à leurs chapeaux hauts de forme.

Neuf heures approchaient, et apparut une population féminine plus élégante, discrète et solitaire que les ouvrières et apprenties de tout à l’heure. C’étaient les demoiselles de magasin et les modistes. Marguerite eut une bouffée de fierté d’appartenir à cette nouvelle famille et sentit même les larmes lui monter aux yeux. Mais ce n’était guère le moment de larmoyer ! Elle se dépêcha de régler ses consommations et, une fois dans la rue, emboîta le pas à ces jeunes femmes qu’elle admirait tant. Elle descendit une partie de la rue de la Paix, la colonne Vendôme en ligne de mire, puis tourna à droite rue Daunou, avant de bifurquer à gauche rue Volney.

Ce fut avec beaucoup d’appréhension, la gorge nouée et les mains moites, qu’elle se présenta devant sa nouvelle maison. L’enseigne indiquait en grandes lettres dorées : « Joséphine Modes ». La devanture en bois était d’une couleur lilas assez surprenante, mais très féminine et élégante. Elle semblait être la couleur de prédilection de sa nouvelle patronne. Marguerite lissa sa jupe et vérifia sa coiffure, avant de pousser la lourde porte, le cœur au bord des lèvres. La clochette tinta, et la jeune fille pénétra dans le hall, qui lui sembla présentement vide. Pourtant, une femme d’âge mûr, au visage rond et aimable, se redressa derrière le comptoir, aussi brillant que dans son souvenir, mais désormais agrémenté d’une splendide composition florale. La femme était vêtue d’une robe à manches longues en velours de soie violette, dont la veste à l’effet bouillonné s’ouvrait sur un corsage en satin et tulle noir, brodé et à col montant. Elle détestait se faire surprendre, mais lorsqu’elle découvrit la pâleur et l’inquiétude du petit visage qui s’offrait à elle, elle sourit. C’était certainement la petite nouvelle dont Madame leur avait rebattu les oreilles.

Elle l’interrogea :

— Vous êtes la nouvelle ?

— Oui, répondit doucement la jeune fille en baissant la tête.

— Je suis Madame Hortense, la première de magasin, lui annonça la femme. Je suis chargée d’accueillir nos clientes et de les orienter vers nos vendeuses dont j’ai la responsabilité. À l’atelier vous serez sous l’autorité de Mademoiselle Yvonne, la première d’atelier. Elle vous y attend, dépêchez-vous, vous êtes tout juste à l’heure !

Elle n’était pas mécontente d’envoyer la petite nouvelle à sa consœur, elle était déjà débordée avec la comptabilité et les livraisons, sans compter ses vendeuses qui lui donnaient du fil à retordre.

Marguerite s’empressa de suivre Madame Hortense qui, avant de pénétrer dans le couloir, se tourna vers elle, l’air soudain sévère.

— J’allais oublier ! Cette entrée est réservée à notre clientèle ; dorénavant, vous utiliserez l’entrée de service.

 

Commentaires

CACHIA GWENDOLINE
Marguerite n'a visiblement pas une vie facile, et cherche par tous les moyens à s’émanciper d'une famille qui la traite comme leur personnel de maison. On la suit dans sa fuite pour arriver à "Joséphine Modes" où l'on imagine qu'elle va utiliser ses dons de couturière pour changer son destin. Une magnifique écriture tout en délicatesse que l'on aime retrouver dans ces romans qui nous ramènent à la belle époque. De beaux mots, une atmosphère et un décor bien plantés dans lesquels on plonge immédiatement... De beaux extraits qui nous poussent à vouloir en savoir plus...
Caillon Marie-Pierre
Marie-Pierre
15/06/2020
Cet extrait fleure bon une France de carte postale. La condition ouvrière comme les descriptions de vieux quartiers parisiens où, jadis les rues grouillaient d'ouvriers et d'ouvrières sont dépeintes avec justesse. La couture, ce métier que l'on regarde depuis plusieurs années avec une certaine distance et que l'éducation nationale n'a fait que dévaloriser est et restera un passage particulier et un témoin du rapport tout aussi singulier entre la mode et tout ce qu'elle représente de luxe et les gens modestes très justement représentés par ces petites mains de couturières. Les descriptions nous promènent sur les trottoirs parisiens aux cotés de Marguerite. Les prénoms Hortense et Yvonne finissent de nous transporter vers une époque dont Marguerite semble-être la lorgnette grâce à laquelle nous allons la traverser.
Théri Stéphane
A la lecture de l'extrait 3, j'ai revisité les souvenirs de ma mère débarquant de son Loir et Cher à Paris. Le tournis généré par le bruit, l'effervescence parisienne et ses premiers pas comme apprentie couturière, tout y est. De l'ombre de son atelier de l'époque aux escaliers de l'hôtel Georges V et ce fameux escalier de service, voilà ce que les premières lignes de ce roman évoquent pour moi. Je suis d'accord avec Marie-Pierre, il y a comme un parfum de carte postale dans ces descriptions. Bienvenue sur Pas Vu, Pas Lu Suzanne et bravo !
rabiller delphine
Delphine 83
15/06/2020
Tout d 'abord bienvenue sur Pas Vu, Pas Lu Suzanne. Des les premières lignes de ces extraits, on plonge directement dans l 'atmosphère de ce Paris de 1900 avec des descriptions assez détaillées mais juste ce qu'il faut et qui se lisent très facilement. Vous nous emporter très rapidement dans la vie de Marguerite et l'on se retrouve très vite à sa place et l'on frissonne avec elle par rapport à la cruauté de sa vie de famille mais apparemment vu les autres extraits, on veut croire que Marguerite va devenir quelqu'un et on a hâte d 'en savoir plus. bravo pour ces extraits, moi qui avoue n'être pas trop roman historique, vous m'avez transporté avec Marguerite et surement fait changer d 'avis pour ce genre de roman. merci et bravo
TOPSCHER Nelly
Nelly78114
15/06/2020
Un retour en arrière qui donne envie. Marguerite semble être une femme forte qui veut s'affranchir de sa famille. Un combat de femme, ça me plait.
Martineau Martin
Le Biblio Gus
16/06/2020
Un Monde vrai, un peu lointain se dessine par le biais de cet extrait. Un secteur ou rien ne se donne. Un métier difficile et resté très longtemps méprisé alors même qu'il recèle des trésors de maitrise et signe (ou coud ) depuis fort longtemps des lettres d'or pour l'artisanat français. Le Paris des années 1900 et le tramway donnent un ticket pour une immersion nostalgique d'une France pourtant bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Bien écrit.
Alina Marchand
Bahia
19/06/2020
Derrière ces premiers mots, les premiers pas, jamais facile, dans l'apprentissage de la vie et de la ville. J'aime beaucoup le chiche de la condition ouvrière, bien dépeint et le vrai de ce début d'aventure.
Langlois Sophie
Sophie L2
24/06/2020
Le début de ce roman est attachant. Les extraits donnent envie de suivre l'aventure de Marguerite. Il y a, c'est vrai, une touche de nostalgie d'un Paris ou d'une certaine France disparue. Le métier de couturière fait penser, à tort, à un métier d'antan. Mais, il y a également derrière les mains de Marguerite et cette histoire, le début de l'émancipation d'une femme. C'est une lecture plaisante.
Robsart Amy
Amy
03/07/2020
Encore une très agréable surprise à découvrir que cet ouvrage ! Une multitude d'informations sont dévoilées à chaque pas effectué par l'héroïne dont le prénom transporte indéniablement vers une autre époque. La couverture suggère à elle seule, l'univers de la couture. Marguerite pose, quant à elle, le portrait d'une ouvrière dont l'humilité et la fébrilité devant la Capitale et ses femmes plus âgées ne font que la rendre vulnérable et par effet, probablement voulu, attachante de sincérité dans ses ressentis. Je le répète, ce trouve là, un ouvrage à la nature singulière.
Capone Marc
Le livrosorus
06/07/2020
Je change radicalement d'univers avec ce roman. Après avoir lu les extraits d'au moins deux thrillers sombres, je suis heureux de découvrir la toute timide Marguerite, ses angoisses et une France d'hier peut-être plus dure pour les ouvriers mais-je vais passer pour un vieux con-plus-un temps où la valeur ajoutée par le travail de la main avait encore tout son sens. Lecture très intéressante !
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