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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Le peintre de Mennefer

Auteur :

Michel Rouvère

Categories : Roman Historique
Date de parution : 11/09/2020

Extrait
(7 avis)
Couverture
Le peintre de Mennefer

L’inhumation

Janvier 521 av. J.-C.

Les reliefs du banquet rituel étaient débarrassés par les serviteurs, tandis que les derniers convives s’éloignaient en direction de Mennefer[1], laissant le veuf seul devant la modeste chapelle abritant la dépouille de son épouse Méréret. En tant que peintre, Neferhotep n’aurait jamais eu les moyens d’offrir un tel tombeau à la défunte, mais comme il travaillait au temple principal de Ptah où il était très apprécié, le grand prêtre avait mis quelques-uns de ses artisans à sa disposition. L’achat des matériaux restant seuls à sa charge, le jeune homme avait pu faire construire cette chapelle avec des pierres de belle qualité recyclées de monuments démontés, qui coûtaient beaucoup moins cher que des neuves. Puis, usant de ses propres talents, il avait décoré l’intérieur avec des scènes tirées de leur vie conjugale, qui lui avaient arraché des larmes amères devant l’injustice du sort. Essuyant avec rage ses yeux mouillés, Neferhotep préféra se remémorer le labeur à la limite de la suffocation, qui lui avait permis d’orner les murs du puits dans lequel serait descendu le sarcophage contenant la momie. Comme aucun ouvrier n’aurait accepté de travailler dans ces conditions, l’on avait l’habitude de laisser les parois brutes, mais le jeune homme avait tenu à offrir cet ultime témoignage d’amour à Méréret, en couvrant toute la surface disponible avec les chapitres les plus importants du Livre des Morts.

En étouffant un sanglot, le peintre se détourna pour emprunter le chemin de la ville. Il suivit le bord du plateau désertique qui surplombait les terres irriguées le long du fleuve, tout en observant les constructions disséminées sur la rive occidentale, qui formaient la capitale du pays. À mesure qu’il s’approchait, les différents quartiers de la cité se dévoilaient, tandis que le temple de Ptah au centre prenait des proportions gigantesques. Dans les derniers rayons du soleil, l’enceinte crénelée n’était plus aussi aveuglante qu’en pleine journée, mais les jeux d’ombre et de lumière mettaient en valeur des détails invisibles sous la clarté de midi. L’esplanade qui précédait le pylône de l’ouest était presque vide à l’approche du crépuscule, excepté un petit groupe de prêtres rassemblés devant la porte principale pour saluer le coucher de Rê. De là où il se tenait, Neferhotep ne voyait rien au-delà du mur méridional du sanctuaire, mais il apercevait la muraille du palais royal érigé sur une hauteur au nord du temple, dominant l’enchevêtrement de maisons à son pied. Avec un rictus amer, il songea que cet ensemble de bâtiments abritait le satrape Aryandès qui se comportait en souverain indépendant, à tel point qu’il avait osé frapper monnaie afin de mieux piller l’Égypte pour son propre compte, selon ce que l’on murmurait. Le jeune homme ne savait pas ce que cela voulait dire, étant donné que l’économie du pays restait basée sur le troc, mais il se doutait que c’était un grave méfait.

Il s’engagea dans le sentier qui menait à la plaine, puis se dirigea vers sa demeure située entre le temple et le palais, qu’il avait désertée pendant les soixante-dix jours de deuil. Ounamon, son contremaître et ami, l’avait invité à séjourner chez lui pour qu’il ne fût pas seul durant cette période difficile. Il avait vécu là dans une atmosphère familiale entre les parents et leurs deux enfants qui l’avaient entouré d’affection. Grâce à eux, il avait réussi à supporter la disparition de son épouse. Pourtant, le peintre appréhendait le retour dans son foyer en se demandant s’il parviendrait à reprendre une vie normale sans la femme qu’il aimait. Perdu dans ses pensées, il longea les rues d’un quartier où résidaient des artisans assez fortunés pour ne plus habiter au-dessus de leur atelier. Il traversa un carrefour, mais fut arrêté par un chariot garé devant une maison dont les portes et fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer et sortir des déménageurs. Neferhotep entreprenait de contourner le véhicule qui se remplissait, quand un gémissement le cloua sur place. Une jeune femme vêtue d’une robe de lin brut sans le moindre bijou, les cheveux dénoués, se tordait les mains en suivant les porteurs des yeux, tandis qu’une petite fille se blottissait contre elle en sanglotant.

Ils ont pris ma poupée, maman.

Sans répondre, l’inconnue pressa l’enfant contre elle tout en se tournant vers un homme qui venait d’émerger de la demeure.

Comment nourrirai-je ma fille si vous me privez de tout ?

Il se redressa avec arrogance.

Ce n’est pas mon problème. Vous n’aviez qu’à payer vos impôts.

Elle ravala ses larmes.

Mon mari est mort. Je n’ai plus de ressources. Où aurais-je trouvé une somme aussi considérable ?

Le Perse la toisa avec dédain.

Vous, les Égyptiens, vous ne savez que pleurnicher.

Le jeune homme crispa les poings de fureur, tout en regardant l’individu qui verrouillait la porte de la maison. Lorsque la charrette s’éloigna, la veuve tomba à genoux en sanglotant, alors le peintre s’approcha.

Ce qu’il vous a fait est injuste.

En sursautant, elle releva vers lui un visage ruisselant, tandis que la petite fille le détaillait. Il sourit.

Vous ne pouvez pas rester ici. L’une de mes amies vous hébergera en attendant que vous obteniez du travail.

Elle le dévisagea avec méfiance.

Qui êtes-vous ?

Il esquissa un salut.

Je m’appelle Neferhotep et je suis peintre au temple de Ptah. N’ayez crainte. Je ne veux que vous aider.

D’un air engageant, il tendit sa main qu’elle finit par accepter avec hésitation. Une fois debout, elle défroissa sa robe, puis arrangea ses cheveux par habitude tout en scrutant son vis-à-vis avec une expression dubitative, mais l’allure de Neferhotep la rassura.

Mon nom est Hamès. Si vous avez assisté à la scène, vous connaissez tout de moi.

Il acquiesça.

C’est le cas. Je vous avoue que j’aurais volontiers tordu le cou à cet individu si arrogant. Que faisait donc votre mari pour qu’il vous dépouille ainsi ?

Elle soupira.

Il était artisan-bijoutier. De son vivant, nous devions déjà payer des impôts exorbitants, mais après sa mort, ils m’ont réclamé le double de la somme sous le prétexte qu’il y avait des règlements en retard. C’est faux, mais comment le prouver ?

Le jeune homme fronça les sourcils.

Je l’ignore. Je savais que l’injustice régnait, mais pas à ce point-là.

La jeune femme écarta les bras.

Ce n’est sûrement pas vrai pour tout le monde, mais ils voulaient s’emparer des pierres précieuses que possédait mon époux.

Le peintre hocha la tête.

Je vois. Mais ne restons pas ici.

Il se pencha vers l’enfant qui s’accrochait à la robe de sa mère.

On te trouvera de nouveaux jouets, ma puce. Comment t’appelles-tu ?

Elle ôta son pouce de sa bouche.

Ipet.

Il lui caressa la joue.

C’est un joli nom.

Attirée par le bon sourire de Neferhotep, la petite fille lui tendit la main.

Tu es gentil, toi. Pas comme ces méchants hommes qui ont volé ma poupée.

Avec attendrissement, le jeune homme prit la direction du quartier dans lequel il vivait, sans lâcher l’enfant qui trottinait à ses côtés, tandis qu’Hamès leur emboîtait le pas, les bras ballants. Ils traversèrent des rues populeuses que la jeune femme regardait avec répulsion, puis tournèrent dans une voie qui semblait encore plus encombrée que les précédentes. Se faufilant entre les passants tout en évitant les mendiants assis par terre, le peintre avançait toujours avec Ipet, ce qui obligeait la mère à suivre. Vers le milieu de la ruelle se trouvait une taverne dont sortaient des timbres avinés ainsi que des chants paillards, tandis qu’un individu éméché en franchissait le seuil grâce à un miracle de concentration. Hamès pressa le pas afin de dépasser l’établissement, mais à sa grande surprise, Neferhotep contourna l’ivrogne pour piquer droit sur l’entrée de la gargote. Peu disposée à en faire autant, elle protesta.

Mais où nous emmenez-vous ?

Sa voix se perdit dans le vacarme ambiant, si bien que le jeune homme ne l’entendit pas. Alors, comme il disparaissait dans la pénombre avec sa fille, la jeune femme se hâta de le rejoindre sans pouvoir retenir son angoisse. Elle passa entre les tables en serrant sa robe autour d’elle, sous les yeux égrillards des consommateurs qui la faisaient frissonner de honte, mais lorsque l’un des soûlards émit une remarque osée, le peintre qui avait déjà atteint le bar au fond de la pièce se retourna pour fusiller l’homme du regard. Mal à l’aise, celui-ci baissa le nez en marmonnant qu’il plaisantait, tandis que les autres se détournaient afin d’éviter un blâme. Alors, Hamès en profita pour rattraper Neferhotep avec l’intention de l’entraîner dehors le plus vite possible, mais elle déchanta en l’entendant interpeller la tenancière de la taverne.

Salut, Kahmeset. Comment va la santé aujourd’hui ?

La femme bien en chair qui s’approcha semblait capable de tenir tête à n’importe qui.

On fait aller. Et toi, Neferhotep ? Arrives-tu à t’en sortir ?

Le jeune homme opina.

Je crois que oui. As-tu toujours une chambre là-haut ?

Elle plaqua ses poings sur ses hanches.

Pourquoi ? Ne me dis pas que tu veux t’installer chez moi.

Avec un sourire, le peintre s’écarta pour désigner Hamès.

Ce n’est pas pour moi, mais pour cette dame. Les impôts l’ont dépouillée aujourd’hui. On ne peut pas la laisser à la rue avec un enfant.

La patronne posa sur la jeune femme un regard bienveillant, puis elle se pencha pour voir Ipet qui se serrait contre le pagne de Neferhotep.

Oh, la pauvre petite !

Faisant le tour du comptoir avec une agilité surprenante pour quelqu’un de sa corpulence, elle vint s’accroupir devant l’enfant effrayée en roucoulant.

N’aie pas peur, ma chérie. On s’occupera de toi et de ta maman. Comment t’appelles-tu ?

La gamine s’accrochait à la jambe du jeune homme.

Ipet.

Kahmeset lui sourit, puis se releva avec une expression affable pour la veuve.

Quel amour ! Bien sûr que je vous logerai aussi longtemps que vous en aurez besoin. Ces ordures sont sans pitié.

Hamès essaya de ne pas laisser paraître son dégoût devant cet endroit repoussant.

Merci.

La patronne revint vers le peintre.

Emmène-les à l’étage et montre-leur la chambre.

Hochant la tête, Neferhotep prit la petite fille dans ses bras, puis contourna le bar pour franchir une porte qui donnait sur un vestibule précédant une grande salle, tandis qu’un escalier montait sur la droite en direction du niveau supérieur. Le jeune homme gravit les marches avec légèreté, déposa Ipet sur le palier avant de pousser l’huis en face, qui donnait accès à un vaste espace plongé dans la pénombre. Derrière lui, la jeune femme ne put s’empêcher de faire la grimace en découvrant ce taudis. Peu meublée, la pièce ne comportait qu’une natte placée sur la partie surélevée du plancher, ainsi qu’un coffre bancal, le tout recouvert d’une épaisse couche de poussière. Dans un coin, un bassin et un pichet en terre cuite ornés de toiles d’araignées ne donnaient guère envie de faire sa toilette, tandis que l’unique fenêtre ouvrant sur le mur voisin éclairait le décor d’une clarté grise. Devant le manque d’enthousiasme d’Hamès, le peintre eut un geste circulaire.

Je sais que Kahmeset n’est pas très portée sur le ménage. Mais ici, au moins, vous serez à l’abri et vous aurez de quoi vous nourrir ainsi que la petite.

La jeune femme soupira.

Vous avez raison. Je n’ai plus les moyens de me montrer exigeante. Comment vous remercier ?

Neferhotep secoua la tête.

C’est tout naturel. Maintenant, je dois partir.

Hamès se rapprocha de lui avec inquiétude.

Mais… vous reviendrez, n’est-ce pas ?

Il acquiesça.

Bien sûr ! Je viendrai demain pour voir comment vous vous adaptez.

Il sourit à la jeune femme, embrassa la petite fille, puis redescendit l’escalier en trois bonds avant de disparaître, tandis que la veuve se laissait tomber sur la natte en pleurant.

Le jeune homme salua Kahmeset, puis regagna la rue qu’il longea en direction de sa maison. Alors qu’il s’engageait dans une venelle déserte, une main lui saisit le bras par surprise. En se retournant, il découvrit un homme au visage avenant, qui lui faisait signe de le suivre à l’abri de l’angle d’un mur. Perplexe, le peintre se plaqua dans le coin.

Que me voulez-vous ?

L’inconnu jeta un coup d’œil alentour.

Chut ! Moins fort ! Il ne faudrait pas que l’on nous entende. J’ai noté ta colère contre ceux qui nous dépouillent, tout à l’heure.

Neferhotep haussa les épaules.

Et alors ?

L’homme sourit.

Accepterais-tu de rejoindre les rangs des rebelles ?

Le jeune homme n’hésita pas.

Oh, oui !

Son interlocuteur opina.

Très bien ! Alors, viens me retrouver demain soir à la taverne qui se trouve sur les quais. Je m’appelle Antef, et toi ?

Neferhotep.

Le résistant leva la main en guise de salut.

À demain.

Il s’éloigna rapidement sous le regard songeur du peintre.

Celui-ci acheva son chemin, poussa la porte de sa maison, pénétra dans la pénombre traversée de rayons d’or rouge de la pièce principale, mais il frémit devant le silence qui y régnait. Il louvoya entre les quelques coffres et tables basses qui formaient son mobilier, pour gagner la cuisine. Ouvrant le garde-manger, il se saisit d’un poisson séché, puis se laissa glisser sur le sol, le dos appuyé contre la paroi, avant de mordre dans la chair blanche à pleines dents. Lorsqu’il ne resta plus qu’un paquet d’arêtes, il tendit le bras pour attraper un petit bol de lentilles cuites qu’il avala sans prendre la peine de les réchauffer, accompagnées d’un cruchon de bière.

Cet encas terminé, il retourna dans la salle de séjour, où il s’allongea sur les coussins. Pendant un moment, il demeura immobile à suivre les jeux de lumière sur le plafond, tandis qu’Atoum plongeait dans le monde souterrain d’où il ressurgirait au matin. Malgré lui, les images de sa vie conjugale défilaient devant lui. Trois ans auparavant, il traversait l’esplanade précédant la porte septentrionale du temple pour se rendre à son travail lorsqu’il avait presque buté contre une jeune fille prostrée sur les dalles que le soleil n’avait pas encore brûlées. Surpris, il s’était agenouillé près d’elle afin de connaître la raison d’un tel chagrin.

Je suis trop pauvre pour que les prêtres acceptent d’inhumer mes parents auprès du sanctuaire.

Neferhotep avait jeté un coup d’œil vers la nécropole qui s’étendait au nord et à l’ouest du temple de Ptah, dans laquelle tous les fidèles voulaient se faire enterrer pour bénéficier de la proximité du caveau recelant la tête d’Osiris.

J’œuvre au sanctuaire, alors je verrai si je peux intercéder en ta faveur. Quel est ton nom ?

Elle avait essuyé ses joues.

Méréret, et toi ?

Il s’était redressé.

Neferhotep. Où puis-je te joindre pour t’annoncer le résultat de mes démarches ?

Elle l’avait enveloppé d’un regard appréciateur.

Dans la rue des vanniers. Comme je n’ai nulle part où loger, une voisine m’héberge depuis la mort de mes parents.

Il lui avait tendu la main d’un air engageant.

Je t’y rendrai visite ce soir.

Elle s’était remise debout.

Merci.

Le jeune homme avait repris son chemin, mais en approchant du pylône d’entrée, il s’était demandé comment il tiendrait sa promesse, lui, un apprenti de quinze ans à peine qui n’avait guère de poids pour discuter avec des prêtres tout-puissants. Pourtant, comme il désirait voir apparaître un sourire sur le visage de la jeune fille, il avait trouvé le courage d’affronter le religieux qui inspectait la besogne des peintres. À sa grande surprise, le prêtre l’avait envoyé à celui de ses collègues qui était chargé de la gestion de la nécropole. Alors, Neferhotep s’était rendu dans le bureau du responsable, avait bafouillé sa requête en se maudissant de sa timidité, mais quand son interlocuteur avait voulu clore le débat en remarquant avec dédain que Méréret n’avait pas de quoi payer l’enterrement, il s’était enflammé. Avec véhémence, il avait fustigé cette attitude indigne de gens dont le sacerdoce aurait dû les amener à davantage de compassion envers la détresse humaine, sans comprendre lui-même d’où lui venait cette audace. Lorsqu’il s’était tu, le silence avait plané dans la pièce durant d’interminables secondes, puis le religieux avait souri en déclarant qu’une telle éloquence méritait d’être récompensée. Sidéré, le jeune homme l’avait regardé saisir un papyrus, sur lequel il avait tracé le nom de Méréret ainsi qu’un numéro de concession sous le texte préinscrit ordonnant l’inhumation, avant d’y apposer son sceau. Puis, le prêtre avait tendu le formulaire à l’apprenti en affirmant avec un brin de malice qu’il était sûr de voir ce message arriver à bon port.

En quittant le temple ce soir-là, Neferhotep avait gagné la rue des vanniers pour y retrouver la jeune fille qui avait hanté ses pensées toute la journée. La voisine l’avait accueilli d’un air soupçonneux, plus encline à le prendre pour un jeune homme en quête d’aventures qu’à le croire capable de s’entremettre pour quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Pourtant, la vue du rouleau avait convaincu la brave femme d’appeler Méréret, mais elle n’avait montré aucune intention de les laisser seuls, au grand dépit du peintre. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il avait présenté le papyrus à la jeune fille sans cacher la fierté qu’il éprouvait d’avoir obtenu ce précieux sésame. Elle avait déroulé la feuille.

Qu’est-il écrit dessus ?

Il s’était approché pour désigner les inscriptions.

C’est l’ordre d’inhumation de tes parents dans la nécropole. Ce groupe de signes veut dire « Méréret » et celui-ci est le numéro de l’alvéole dans laquelle ils seront déposés.

La jeune fille avait écarquillé les yeux.

Alors, tu as réussi ! Oh, merci ! C’est un miracle. Je ne sais comment te remercier.

Il s’était efforcé d’afficher un air blasé.

Ce n’est rien. Je suis heureux de t’avoir rendu service. Mais explique-moi pourquoi ils sont enterrés ensemble. De quoi sont-ils morts ?

Un nuage avait assombri les prunelles de Méréret.

N’as-tu pas entendu parler du bac qui a sombré il y a une décade et demie ? Il faisait la navette entre les deux rives, mais le passeur a pris trop de passagers, si bien que le bateau a été déséquilibré. Beaucoup de gens ont succombé ce jour-là malgré la rapidité des secours. Mes parents étaient parmi les noyés. Mais j’ai eu la chance qu’on les repêche, ce qui m’a permis de les faire momifier. Bien des corps n’ont pas été retrouvés.

Neferhotep avait écarté les bras.

Je suis vraiment désolé pour toi. Perdre ses proches est une tragédie, j’en sais quelque chose.

Elle avait levé la tête vers lui.

Parce que… toi aussi ?

D’un air grave, il avait acquiescé.

Oui. Je n’ai jamais connu mon père, et ma mère est décédée l’année dernière d’une pénible maladie.

Ce soir-là, le jeune homme n’avait pas prolongé sa visite afin de ne pas effaroucher la jeune fille et sa logeuse, mais il était revenu prendre des nouvelles, puis il l’avait invitée à se promener avec lui le long du fleuve. Enfin, il avait assisté à l’inhumation, étonné de découvrir qu’ils n’étaient que trois pour accompagner les parents de Méréret dans leur dernière demeure. Il avait continué à fréquenter la jeune fille avec la bénédiction de sa voisine dont il avait réussi à se concilier les bonnes grâces, jusqu’au jour où il avait compris qu’il ne pouvait plus vivre sans elle. Alors, il l’avait demandée en mariage, ce qu’elle avait accepté.

Ils avaient connu deux années de bonheur, puis elle était tombée malade. Rien d’inquiétant, avaient-ils cru d’abord. D’ailleurs, le médecin se montrait plutôt optimiste. Elle avait même paru se remettre grâce aux remèdes prescrits, mais elle avait fait une brutale rechute qui avait surpris tout le monde, surtout le praticien. Ensuite, l’état de la patiente s’était peu à peu aggravé, tandis que les médicaments ne faisaient plus aucun effet. Lorsqu’elle était morte, Neferhotep s’était effondré, mais les obligations apportées par la préparation du tombeau qu’il avait choisi de creuser dans la nécropole royale l’avaient forcé à se concentrer sur les détails matériels. Maintenant que tout était fini s’étiraient devant lui de longues heures vides durant lesquelles plus rien n’empêcherait le chagrin de le dévaster. Même la perspective de retourner au temple le lendemain pour y reprendre le métier qu’il avait tant aimé lui semblait dérisoire.

Avec un soupir, il se leva pour se rendre dans la chambre, mais la vue du meuble dans lequel elle serrait ses robes, ainsi que des quelques bibelots qui donnaient un air pimpant à la pièce, lui fit monter les larmes aux yeux. Un instant, il hésita à s’approcher du lit, puis il réalisa qu’il ne pourrait plus jamais dormir là s’il ne s’y astreignait pas tout de suite. Alors, il se dévêtit avant de s’étendre en attendant le sommeil qui tardait à venir. Le souvenir de l’homme qui l’avait abordé dans la rue le fit frémir, tandis qu’il se demandait s’il était sage de s’engager dans cette voie. Pourtant, il ne tergiversa pas longtemps. Il s’était toujours indigné de l’occupation de son pays par des étrangers qui ne pensaient qu’à piller les richesses de l’Égypte sans se soucier de la misère des populations. Il se rappelait le sourire amusé de son épouse quand il se lançait dans un discours enflammé au sujet de la rébellion menée par Padibastet III[2], ainsi que de ses conseils sur la nécessité de se tenir à l’écart des luttes pour le pouvoir. Cela ne l’empêchait pas de souhaiter que son action fît pencher la balance en faveur de l’indépendance des Deux-Terres.

Quatre ans auparavant, Tentsepeh, sa mère, venait de mourir quand le roi Psammétique III[3] avait été battu par l’armée perse à Péluse. Il s’était réfugié à Mennefer avec les débris de ses troupes, mais Cambyse II[4] avait investi la capitale sans rencontrer grande résistance. L’on racontait que ce barbare avait tué le souverain de ses mains. Ensuite, les envahisseurs avaient pillé les temples, puis molesté ceux qui osaient protester. L’adolescent qu’il était à l’époque avait été frappé par la concomitance de ces événements qui lui avait paru de mauvais augure, alors il s’était intéressé à ce qui se passait à la tête de l’empire dans l’espoir d’apprendre qu’il vacillait sur ses bases. C’est ainsi qu’il s’était réjoui de la mort de Cambyse un an auparavant, mais l’inquiétude avait pris le pas sur sa joie quand un dénommé Darius, dont on ne savait d’où il sortait, avait usurpé le trône en assassinant l’héritier légitime. Depuis, il écrasait les révoltes qui éclataient dans plusieurs provinces avec une rigueur et une puissance qui faisait craindre au jeune homme de voir une sévère répression s’abattre sur son pays.

Celui-ci se souvenait des discussions animées qu’il avait eues avec Ounamon l’année précédente au sujet de la rébellion de la Médie. Un certain Phraortès, qui se prétendait descendant de l’ancienne dynastie régnante, s’était emparé d’Ecbatane, la capitale de la satrapie, d’où il avait tenté de restaurer l’indépendance mède. Le roi s’était rendu dans la région à la tête de son armée, mais au lieu d’une pacification aisée comme dans d’autres endroits, il avait dû soutenir plusieurs batailles contre des gens bien décidés à ne pas reconnaître sa supériorité. Dans les troupes de Phraortès, des Parthes s’étaient engagés, ce qui prouvait que le conflit n’était pas localisé.

En changeant de position dans l’espoir de s’assoupir enfin, le peintre se remémora les chiffres si énormes qu’ils lui avaient paru incroyables. Selon les récits, entre quarante mille et cinquante mille personnes avaient trouvé la mort durant les affrontements. Pourtant, la victoire était revenue à Darius qui avait repris Ecbatane, où il avait fait supplicier, puis exécuter Phraortès.

Neferhotep se releva pour boire un peu d’eau, puis il se rallongea sans grand espoir. L’image de Méréret lui apparut en lui démontrant à quel point ses réflexions sur le monde étaient dérisoires face à la perte de la femme qui était toute sa vie. Il se revit assis à côté d’elle, tandis qu’elle caressait son ventre plat avec tendresse en faisant des projets. Elle n’était pas encore enceinte, mais elle souhaitait que cela ne tardât plus. Alors, pour la taquiner, il avait évoqué une dizaine de gamins peuplant la maison, ce qui lui avait fait pousser les hauts cris. Étant enfant unique comme lui, elle désirait une famille plus étoffée, mais elle préférait s’arrêter à un chiffre raisonnable. Le visage ruisselant de larmes qu’il ne songeait pas à essuyer, il se retourna en s’efforçant de faire le vide dans son esprit pour enfin trouver le sommeil. [...]

 

[1] Nom égyptien de la capitale que les Grecs appelleront Memphis

[2] Roi éphémère de l’Égypte de 524 à 520 av. J.-C.

[3] Roi égyptien de 526 à 525 av. J.-C.

[4] Souverain achéménide de 529 à 522 av. J.-C.

Commentaires

Robsart Amy
Amy
11/09/2020
.E
.C
Un beau début de fresque historique dans laquelle l'humain et ses travers, se mêlent avec efficience à la peinture historique. Les dialogues sonnent justes pour animer le triste sort de celles et ceux qui sont, une fois de plus, victimes de l'occupant et de ses dérives. Le tout semble très bien construit et surtout maitrisé.
clement Delahay
La Pléiade
11/09/2020
.E
.C
Quoi de plus intelligent qu'un livre offrant pédagogie, évasion, histoire et portrait historique de la condition humaine. Cet ouvrage me semble riche et porteurs de pédagogie. La couverture est un peu simpliste mais positionne immédiatement et de façon très efficace, le cadre spatio-temporel.
Mayard Melanie
Melanie M
11/09/2020
.E
.C
La richesse des dialogues nous invite à plonger dans l'histoire sans effort. L'oppression est là , bien vivante et traine avec elle son lot d'injustice. Les prénoms collent à la peau de l'Egypte. Un peintre, comme un auteur, peut rendre à l'histoire toute sa véracité. Extrait accrocheur.
Levy Nicolas
Sedona
11/09/2020
.E
.C
Texte dense et riche en dialogues. On apprend de suite et sans se tordre l'esprit sur les conditions de vie. Bien engagé !
TOPSCHER Nelly
Nelly78114
11/09/2020
.E
.C
Un extrait qui nous plonge dans l'Egypte ancienne sans souci. J'accroche bien au personnage de Nerferhotep. Tout est réuni pour passer un bon moment de lecture dépaysant.
BLANC Déborah
Déborah Blanc
11/09/2020
.E
.C
J'adore l'histoire de l’Égypte ancienne. Je suis curieuse de découvrir, dans ce roman, une page de son histoire que je méconnais : l'occupation par les Perses. J'aime le personnage de Neferhotep et derrière le drame du deuil de son épouse, on devine un être entier et vrai qui semble vouloir aider à changer le destin de son pays.On pressent des rebondissements dans cette envie de s'engager dans la rébellion. Les descriptions permettent parfaitement d imaginer la vie à cette époque et les dialogues sont bien menés. La lecture est facile. Une agréable découverte que cet extrait."
Martineau Martin
Le Biblio Gus
12/09/2020
.E
.C
Une remontée dans le temps nous livre avec habileté des informations sur l'Egypte d'hier et l'oppression qui traverse, avec nous, le temps et l'histoire de toutes les civilisations. La lecture est facile parce que c'est bien écrit.
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