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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

LE PACTE

Auteur :

PascalB

Categories : Nouvelles
Date de parution : 09/12/2020

Extrait
(14 avis)
Couverture
LE PACTE

Quelqu’un lui avait parlé, il en était sûr. Mais, qui pouvait bien le réveiller en pleine nuit ? 

Éric entrouvrit une paupière et fut surpris par une luminosité à laquelle il n’était pas habitué : une ambiance chaude et tamisée, bien loin des néons criards de sa chambre d’hôpital. Il sentit une présence au pied de son lit médicalisé et distingua une forme humaine assise sur un fauteuil en cuir capitonné, sorti d’on ne sait où.

L’homme portait un costume gris sur un col roulé noir, le visage émacié arborant un large sourire.

— Hein ? fit Éric, à moitié réveillé.

— Je disais : quelle injustice ! répéta l’homme.

— Vous êtes qui ? demanda-t-il alors qu’il ne reconnaissait aucun des membres de son équipe soignante.

— Qui je suis n’a aucune importance. Je suis là pour vous libérer de ce corps dans lequel vous êtes enfermé depuis trois mois.

— Vous êtres en train de me proposer une euthanasie, c’est ça ?

— Oh non ! s’esclaffa l’homme. Je suis venu pour réparer cette injustice qui vous cloue dans votre lit, vous offrir la possibilité de recouvrer votre liberté… votre liberté de mouvement, de reprendre votre vie là où vous l’avez laissée, avant ce terrible accident.

— Vous êtes complètement cinglé ou sadique… foutez le camp, ou je crie !

— Vous pourrez appeler tant que vous voudrez, personne ne vous entendra. Essayez !

— À l’aide ! Infirmière ! hurla Éric.

L’homme fit mine de tendre l’oreille, guettant le moindre bruit venant du couloir, et devant le silence pesant, lui adressa un sourire triomphant.

— Vous voyez ? fit-il satisfait.

— Pourquoi personne ne m’entend ?

— Parce que nous ne sommes pas vraiment dans la réalité. Nous sommes, vous et moi, seuls dans un instant à part, rien qu’à nous.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? s’agaça Éric.

L’homme ouvrit un dossier posé sur ses jambes.

— Vous êtes Éric Morin, 36 ans, photoreporter de talent qui a parcouru le monde de long en large, rencontré des peuplades lointaines dans des régions des plus reculées, surpris la faune dans ce qu’elle a de plus beau et aussi de plus cruel, immortalisé des sites fabuleux, parfois au péril de votre vie, notamment lors de cette éruption volcanique au Pérou… et vous voilà aujourd’hui : première vertèbre thoracique explosée et moelle épinière sectionnée après un banal accident de la route, tétraplégique attendant un miracle au fond d’un lit de l’hôpital de Garches. J’ai bien résumé la situation ?

— Puisque vous connaissez si bien la situation, vous savez qu’il n’y a rien à faire, que je devrai vivre ainsi, assisté jusqu’à ma mort… que Dieu fasse qu’elle arrive vite !

— Ah Dieu… Vous autres mortels, l’invoquez pour un oui ou pour un non. Et que fait-il ? Rien.

— Je suis fatigué, qu’est-ce que vous voulez ?

L’homme se leva et vint placer une main au-dessus de la jambe droite d’Éric.

— Vous allez commencer par ressentir une chaleur, puis des picotements… commença-t-il.

— Arrêtez ça, c’est complètement absurde ! s’énerva Éric.

— Ensuite, une onde électrique traversera votre jambe…

— Hé ! Mais qu’est-ce que… 

— Et finalement, quand la décharge sera passée, vous pourrez bouger vos doigts de pieds.

Au comble de l’hallucination, Éric dut bien admettre que c’était son pied qu’il voyait s’animer sous la couverture.

— Mais comment vous faites ça ? lâcha-il éberlué.

— Je vous propose de vous remettre sur pied dès demain matin, dit l’homme ignorant la question. Vous retrouverez l’intégralité de vos capacités motrices et serez libéré de votre prison de chair et d’os.

— J’imagine qu’il y a une contrepartie… vous voulez combien ?

L’homme, le sourire en coin, se rassit sereinement dans son fauteuil.

— L’argent ne m’intéresse pas. Il y a bien plus captivant que des liasses de papier.

— Alors, je vous donne ce que vous voulez, dites-moi…

— Je veux que vous me donniez une vie.

— Une vie ? Mais… je ne comprends pas.

L’homme sortit un morceau de papier de la poche intérieure de sa veste.

— Voilà, commença-t-il. J’ai une liste de quatre personnes sur laquelle j’hésite, car je ne dois prendre la vie que d’une seule, les temps sont durs pour tout le monde, poursuivit-il amusé. Nous les appellerons A, B, C et D, pour simplifier les choses. Je vous demande simplement de me donner une lettre au hasard et nous serons quitte ! Demain sera la plus belle journée de votre vie.

— Mais… je ne peux pas vous donner une lettre comme ça ! Derrière ces lettres, il y a des gens… des gens qui sont aimés par des proches, des amis ou de la famille ! C’est la vie d’un être humain !

— C’est exactement ça ! Mais je vous rassure, ce ne sont pas des anges ! D’ailleurs, si j’en crois leurs pedigrees, vous seriez capable de les citer tous… mais, il ne m’en faut qu’un !

Le cerveau d’Éric était en effervescence. Il voulait revivre à nouveau et ce, par-dessus tout, mais était-il prêt à le faire dans ces conditions ?

— Je dois en savoir plus sur eux… exigea Éric.

— Ça ne vous avancera à rien, bien au contraire. Croyez-moi, donnez-moi une lettre tout simplement.

— C’est impossible ! Je veux savoir qui ils sont !

— Comme vous voudrez, mais je vous aurai prévenu ! Nous commençerons donc par la lettre A. C’est un jeune homme qui, pour poursuivre ses études, a été hébergé chez sa grand-mère à l’autre bout de la France. Les parents sont persuadés qu’il suit son cursus gentiment et que tout se passe pour le mieux… mais, dans la réalité, c’est tout l’inverse. Il n’a jamais été en cours et passe ses journées avec une brochette de petites racailles, à fumer des joints et sniffer de la coke. Pour pouvoir se payer cette vie de débauche, il rackette sa grand-mère en n’hésitant pas à la bousculer pour obtenir ce qu’il veut. La pauvre femme, qui vit dans la torpeur, a vu l’intégralité de ses économies fondre comme neige au soleil et ignore comment son petit-fils prendra la chose, quand il s’apercevra qu’il ne reste plus rien. Pour cette petite ordure, je préconise bien sûr une overdose accidentelle…

— C’est dégueulasse ! grogna Éric. Ils sont tous comme ça ?

— Je vous l’ai dit ! Une lettre au hasard aurait été plus simple ! Passons au B. C’est une femme au foyer, trentenaire, qui a une passion fort coûteuse… le jeu en ligne ! Elle a misé tout ce qu’elle possédait à titre personnel, mais ça n’a pas suffi. Elle a alors vidé l’intégralité des comptes du couple ainsi que les différents livrets d’épargne, a également hypothéqué leur résidence principale, et contracté une multitude de crédits à la consommation en falsifiant la signature de son mari. Aux dernières nouvelles, elle chercherait un moyen radical pour pouvoir toucher la confortable assurance-vie de son conjoint ! En ce qui la concerne, puisque la fièvre du jeu brûle en elle, périr dans les flammes me semble juste…

— De mieux en mieux, lâcha Éric ! Le C maintenant ?

— Le C est un petit fonctionnaire d’une cinquantaine d’années. Il est celui qu’on ne voit pas, un vieux garçon réservé et sans relief. Il y a une dizaine d’années, il a hérité d’un immeuble qu’il a aménagé en chambres et qu’il loue à prix d’or, à de jeunes femmes sans attaches ou sans papiers. Chaque début de mois, il navigue de chambre en chambre et d’étage en étage pour percevoir son loyer en argent liquide, et impose des actes sexuels à celles qui n’ont pas réussi à réunir le montant exact. Pour lui, je verrais assez bien une chute fatale dans les escaliers…

— Celui-là est très tentant ! concéda Éric.

— Je vois que vous vous prenez au jeu… c’est bien ! s’amusa l’homme. Et enfin, nous avons le D. Une autre femme, la quarantaine bien sonnée, qui est à la tête d’une association qui a pour but de construire des orphelinats dans certains pays du tiers-monde. Elle multiplie les interviews et lance des appels aux dons sur tous les médias, avec succès, ce qui fait que l’argent coule à flot… et c’est là que les choses se gâtent. Les photos qu’elle présente lors de ses conférences et qui sont censées représenter les plus récentes constructions de l’association, ne sont en fait que des photomontages grossiers pour duper les donateurs. Ainsi, celle qui passe aux yeux de tous pour un être généreux, envoie la majeure partie de l’argent récolté vers des comptes offshores dans des paradis fiscaux. Je propose qu’elle s’étouffe lors de son discours de demain.

— Un autre spécimen… marmonna Éric.

— Nous voici donc à l’heure du choix, monsieur Morin ! Ces précisions vous ont-elles permis de faciliter votre choix… ou bien est-ce l’inverse ?

— Je ne sais pas, reconnut Éric… ils sont tous autant pourris les uns que les autres !

— Il me faut une lettre à présent, et une seule !

— J’en sais rien… peut-être le B ou le C ?!

— Une seule…

— Alors le B, par défaut… si ça peut sauver le mari…

— C’est un bon choix. Avant de partir, je souhaite vous mettre en garde. Vous ne sauterez pas de votre lit demain matin comme un cabri. Ces mois d’immobilisation ont entraîné une fonte musculaire qu’il va falloir combler avec le temps. D’ici quelques semaines, vous aurez récupéré l’intégralité de vos fonctions motrices et pourrez reprendre le cours de votre vie, en totale liberté.

— Je le croirai quand je le verrai ! lâcha Éric, dubitatif.

— Rendormez-vous à présent et soyez sûr que je vous suis reconnaissant de cette collaboration. Nous nous reverrons Éric, car on finit toujours par me croiser, mais dans longtemps, je vous l’assure !

La lumière tamisée s’éteignit, et à la place du fauteuil, il ne resta plus qu’un noir profond.

 

Le lendemain matin, Éric ouvrit les yeux avec difficulté. La nuit lui semblait avoir été trop courte. Il tenta de remuer ses doigts en quête du moindre tressaillement, mais rien ne se produisit.

— Ce n’était donc qu’un rêve, soupira-t-il. Ça paraissait tellement réel !

Il s’en voulait d’avoir été aussi crédule. Ce qu’il avait vécu n’était sans doute qu’un subterfuge onirique, fabriqué de toutes pièces par son cerveau pour compenser son immobilisation.

Une infirmière pénétra dans sa chambre, la mine affligée.

— Vous êtes enfin réveillé, monsieur Morin. Il y a votre frère et un autre monsieur qui attendent depuis un bon moment pour vous parler.

— Jérémy ? Mais, il ne vient jamais le matin… 

— Oui je sais… mais, je crois que ce n’est pas une visite comme les autres. Je vais les faire rentrer.

Éric vit son frère, l’air abattu, accompagné d’un autre homme, s’approcher de son lit.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? fit Éric inquiet.

— C’est terrible… lâcha Jérémy ! Ce monsieur est inspecteur de police… il… il est en charge de l’enquête.

— Mais l’enquête de quoi ? balbutia Éric.

— C’est votre femme monsieur Morin, fit l’inspecteur. Dans le courant de la nuit dernière, votre maison s’est embrasée d’un seul coup et… votre femme…

— Elle n’a pas survécu… poursuivit son frère.

— Mais comment est-ce arrivé ? implora Éric.

— Même les pompiers ne comprennent pas, reprit l’inspecteur. Il semblerait qu’il n’y ait aucun départ de feu avéré. Tout a brûlé en même temps ! C’est comme s’il s’agissait d’une auto combustion…

À ce moment précis, les paroles de son visiteur nocturne résonnèrent dans sa tête.

Elle a vidé l’intégralité des comptes du couple… chercherait un moyen radical pour pouvoir toucher la confortable assurance-vie de son conjoint… périr dans les flammes… toucher l’assurance-vie… périr dans les flammes… assurance-vie… flammes…

Les yeux d’Éric s’écarquillèrent alors que l’horreur l’envahissait.

— Mais alors… mon accident ?! murmura-t-il.

— Quoi ? fit son frère.

— Rien… répondit-il, alors qu’une douce chaleur commençait à inonder son corps et qu’apparaissaient les premiers picotements …

 

Commentaires

TOPSCHER Nelly
Nelly78114
15/12/2020
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.C
Une très bonne nouvelle. Même si je me suis doutée du choix qu'Eric ferait, le tout est rondement mené. J'adore ce coté un peu surnaturel.
rabiller delphine
Delphine 83
15/12/2020
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.C
bienvenue à la première nouvelle du concours.comme à son habitude pascal brunet va droit à l'essentiel et on est dedans de suite. bravo j'ai adoré cette nouvelle et merci d 'avoir participer.
Théri Stéphane
Stéphane Theri
18/12/2020
.E
.C
Ce n'est jamais évident d'être le 1er à se lancer. Bravo et merci Pascal. Cette page totalise déjà 86 lectures. J'espère que les lecteurs seront mobilisés pour que les commentaires suivent. Le style est direct et sans fioritures inutiles. Le tout ne manque nos de rythme, ni de pertinence, bravo ! REMARQUE IMPORTANTE : LA COUVERTURE EST LA MÊME POUR TOUTES LES NOUVELLES ET IMPOSEE PAR LA PLATEFORME.
Robsart Amy
Amy
13/01/2021
.E
.C
Excellent récit !!! L'esprit de la nouvelle est maitrisé. Dès les premiers mots, nous sommes en quête des suivants et comme cela, jusqu'au dernier. Cela va vite. C'est bien écrit et bien servi par des dialogues astucieux. L'écriture de cette nouvelle est efficace et soignée. Bravo Pascal Brunet pour cet échantillon de votre talent.
BLANC Déborah
Déborah Blanc
16/01/2021
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.C
J'aime l'atmosphère faustienne dans cet extrait sauf que la mort est présentée de façon résolument originale et moderne, un peu comme un businessman. Et elle a beau être plus sympathique que la traditionnelle faucheuse et sa cape noire, on comprend bien que l'on ne peut jamais conclure un marché avec elle sans conséquences. Ce pacte émoustille la curiosité et on a envie de savoir comment les événements vont s'enchainer. C'est bien écrit.
Pihan Bernard
Le Bouquiniste
17/01/2021
.E
.C
Cette nouvelle a un rythme endiablé et ne laisse rien au hasard. Le doute s'installe dans l'esprit d'Eric aussi rapidement que nos interrogations. Récit superbement rédigé.
Capone Marc
Le livrosorus
25/01/2021
.E
.C
Une rencontre impensable ou un rêve devenu réalité, l'auteur nous promène jusqu'à la chute avec brio.
Lena Denise
Deena37
27/01/2021
.E
.C
Excellente nouvelle j'aime beaucoup la chute.
Bonnaud Nathalie
Du sel et des Piments
27/01/2021
.E
.C
Voila une nouvelle bien sympa ! Agréable à lire, suspense rondement mené, efficace !
LENA Isabelle
towanda
27/01/2021
.E
.C
Une agréable nouvelle toute en suspense comme je les aime. Une belle dynamique, savamment rythmée, un ton vif et deux protagonistes aux personnalités bien trempées. On est directement immergés dans cette chambre d’hôpital où l’on assiste avec délectation à la scène, attendant le dénouement avec impatience. Un vrai régal ! Merci et bravo Pascal pour ce joli moment.
Carré Clotilde
Clotilde C
13/02/2021
.E
.C
Prenant et bien ficelé !
Martineau Martin
Le Biblio Gus
15/02/2021
.E
.C
L'ensemble es bien amené et l'auteur donne de la crédibilité à l'incroyable. Bien écrit.
Utilisateur Supprimer
Catherine Phan van
19/02/2021
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.C
Un rythme maîtrisé, une écriture nette et précise, et une histoire à la fois caustique et drôle : je crois que l'on peut dire que c'est un sans faute. Bravo !
Ludovic Pennat
Ratatouille
20/02/2021
.E
.C
Entre fiction et polar, original et parfaitement construit.
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