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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

La cité des sables

Auteur :

Michel Rouvère

Categories : Roman Historique
Date de parution : 11/09/2020

Extrait
(5 avis)
Couverture
La cité des sables

Le roi est mort

Novembre 686 av. JC

Adonia se promenait dans les jardins du palais royal avec son ami d’enfance, Hailama, en respirant à pleins poumons l’air encore frais de cette matinée radieuse, que la chaleur n’allait pas tarder à transformer en fournaise irrespirable qui les forcerait à chercher refuge sous l’ombre bienfaisante des galeries. En souriant, elle cueillit une fleur qu’elle glissa dans ses cheveux, sous l’œil intrigué du jeune homme.

Qu’est-ce qui t’amuse ainsi, Adonia ? demanda-t-il avec étonnement.

Je pensais que nous sommes en Bul, dont le nom veut dire « froidure », mais que nous devrons nous mettre à l’abri du soleil pour ne pas rôtir. Ce n’est pas logique !

C’est parce que notre calendrier nous vient de Phénicie où le climat n’est pas le même que le nôtre, expliqua son ami avec sérieux en désignant d’un large geste l’enceinte et les maisons autour.

La princesse se détourna d’un air agacé pour s’engager entre deux bosquets verdoyants.

Je le sais ! Ici, à Telgilsh, il n’y a guère de saisons. Seulement des jours plus chauds que d’autres, avec une période de pluie qui irrigue nos cultures. Sans cela, à la place de la ville, il n’y aurait que des dunes comme celles qui nous entourent. Mais je ne comprends pas pourquoi nos rois n’ont pas modifié le nom des mois, qui ne correspond pas à notre rythme de vie.

Tu pourras toujours le faire lorsque tu succéderas à ton père, suggéra Hailama qui pressait le pas pour la rattraper.

Mais il regretta sa remarque en voyant la jeune fille frissonner de crainte.

Le plus tard possible, j’espère !

En cette seizième année du règne de Balthézar, elle ne se sentait pas prête à le remplacer à la tête de la cité-état dont elle connaissait les moindres recoins. Elle avait grandi au milieu des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sans cesse dans les allées du pouvoir, si bien qu’elle était devenue, au fil des ans, très habile à naviguer dans ces eaux troubles en montrant une complaisance de façade aux courtisans ambitieux, qui ne recherchaient que la richesse et la puissance, mais ne se souciaient pas des modestes habitants du petit royaume. Elle, par contre, était plus attirée par la vie animée des ruelles populeuses, que par l’existence ouatée de la noblesse. Alors, elle enfilait des vêtements grossiers, voilait son visage afin de n’être pas reconnue, puis quittait le domaine royal par une porte dérobée pour vagabonder à sa guise au hasard des rues. Elle s’arrêtait devant les étals pourvus de marchandises de toutes sortes dont les vendeurs lui vantaient la qualité, admirait le travail des artisans qui transformaient la matière brute en objets utiles ou agréables, se penchait sur les éventaires de fruits et légumes en bavardant avec les paysans afin de s’assurer que les récoltes étaient correctes, puis rebroussait chemin quand elle atteignait le temple d’Echmoun érigé à la limite de l’agglomération, à l’opposé du palais. Parfois, elle se rendait aux abords de la ville, où faisaient escale les caravanes qui venaient de la côte et celles qui arrivaient du sud après avoir traversé le désert, pour apporter les produits de première nécessité dont l’oasis manquait. Elle aimait assister au déchargement des ânes dont les bâts lourdement chargés pendaient presque jusqu’à terre, attendait avec curiosité de découvrir ce que renfermaient les gros ballots enveloppés de tissus épais, en espérant toujours quelque nouveauté qu’elle convaincrait le roi d’acheter. Précautionneusement pour ne rien piétiner, elle se glissait entre les marchands qui s’interpellaient d’un convoi à l’autre, écoutait avec bonheur ces dialectes dont les sons gutturaux contrastaient avec la musicalité de son propre langage, mais elle ne montrait pas son amusement devant les grands gestes qui soulignaient les négociations délicates entre des interlocuteurs ne baragouinant que peu de mots en commun. Lorsqu’elle ne supportait plus tout ce bruit, elle rejoignait la vaste esplanade qui séparait la cité de la résidence, dominée sur un côté par l’imposant sanctuaire de Baal, dieu tutélaire de Telgilsh.

Tu me sembles plutôt bizarre aujourd’hui, observa Hailama devant son mutisme incompréhensible.

Adonia virevolta sur elle-même en riant, tandis que sa lourde chevelure brune lui battait les reins. En silence, le jeune noble admira la silhouette gracile, la figure menue aux traits fins, éclairée par de grands yeux noirs dans lesquels son cœur se noyait.

Si ce n’est qu’aujourd’hui, tout va bien, lança-t-elle gaiement. Accompagne-moi aux écuries pour voir comment se portent les chevaux de mon père.

Elle prit la main de son compagnon, afin de l’entraîner vers le bâtiment dont le toit était visible par-dessus les massifs fleuris.

Mais tu y vas presque tous les jours ! protesta son ami. Que trouves-tu de si fascinant là-bas ?

J’adore ces animaux si fins et forts à la fois. Ils sont majestueux quand ils tirent les chars lors des parades. Ils sont beaucoup plus beaux que les baudets, en tout cas.

Oui, mais ils seraient trop fragiles pour traverser le désert avec les caravanes.

Je me demande si l’on ne pourrait pas monter dessus, comme on le fait pour les ânes, continua-t-elle d’un air rêveur en ignorant le commentaire du jeune homme.

Mais, avant qu’il ait pu répondre à cette suggestion saugrenue, un serviteur courut vers eux, avec un air si catastrophé qu’ils s’arrêtèrent pour l’attendre.

Que se passe-t-il, Adad ? s’enquit la princesse en reconnaissant l’intendant.

Une terrible nouvelle, Votre Altesse : Sa Majesté est morte.

Mon père ? répéta la jeune fille incrédule. Mais comment est-ce possible ?

Je ne sais pas, Votre Altesse. Son domestique n’a pas pu le réveiller ce matin. Les médecins disent qu’il est décédé pendant la nuit.

Mon père est mort ! Oh, non !

Réalisant soudain la gravité de la situation, Adonia, le visage ruisselant de larmes, se jeta dans les bras d’Hailama en s’accrochant à lui désespérément. Le jeune homme, tout aussi choqué, l’étreignit sans savoir quoi faire.

Peut-être désirez-vous le voir ? suggéra délicatement Adad.

Elle tourna vers lui un regard atone.

Pardon ?

Viens, dit son ami en l’écartant tendrement. Allons lui rendre un dernier hommage.

Elle le suivit docilement, tellement assommée qu’elle ne parvenait pas à réagir. Ils pénétrèrent ensemble dans le palais, longèrent les couloirs emplis de courtisans qui commentaient avec animation cet événement en subodorant les nombreux changements à venir dans le royaume, arrivèrent enfin à la porte de la chambre dont les deux battants étaient grand ouverts. Ils hésitèrent sur le seuil, puis, comme l’un des guérisseurs les remarquait, ils entrèrent dans la pièce pour s’approcher du lit, les yeux posés sur le roi qui semblait dormir paisiblement.

Toutes mes condoléances, Votre Altesse, susurra le praticien avec componction.

La jeune fille serra fortement la main de son compagnon pour y puiser du courage.

Que s’est-il passé ? murmura-t-elle d’une voix tremblante.

Nous l’ignorons, hélas ! Il s’est simplement éteint dans son sommeil. Mais, pour vous réconforter, sachez qu’il n’a pas souffert.

Elle fixait toujours la figure si calme de son père, pendant que l’affliction la ravageait au point de lui donner envie de hurler comme un animal blessé.

Commentaires

Théri Stéphane
Stéphane Theri
15/09/2020
.E
.C
Une nouvelle aventure dans un espace temps différent. La magie du voyage est présente dès les premières lignes, soulignée par des prénoms qui, eux aussi, nous transportent vers une aventure initiatique pleine de rebondissements. Ce que cet extrait a de plus fort, c'est la rapidité avec laquelle nous remontons le temps et la fulgurante avec laquelle l'auteur nous mêle aux vissicitudes de la vie des protagonistes. Passionnant !
BLANC Déborah
Déborah Blanc
16/09/2020
.E
.C
Une mise en bouche des plus agréables. On plonge immédiatement dans un univers où l'on perçoit complots, trahisons et aventures. C'est bien écrit, fluide et on a envie d'en savoir davantage. L'extrait est un peu court pour un roman.
BLANC Déborah
Déborah Blanc
16/09/2020
.E
.C
Une mise en bouche des plus agréables. On plonge immédiatement dans un univers où l'on perçoit complots, trahisons et aventures. C'est bien écrit, fluide et on a envie d'en savoir davantage. L'extrait est un peu court pour un roman.
Frémont Nina
Nina
22/09/2020
.E
.C
Une avancée immédiate dans la douleur et les responsabilités. Les premières lignes posent le la d'une époque, les coulisses politiques et les avidités liées au pouvoir. L'amour est là pour accompagner Adonia dont le destin parait-être fort, grand et tumultueux.
Isatis Jacques
Isatis
23/09/2020
.E
.C
Adonia nous plonge dans l'histoire du Liban et, malgré elle, dans les coulisses du pouvoir et de sa convoitise. Le deuil doit être digéré pour affronter son destin.
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