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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Je résisterai !

Auteur :

Pelloux Vincent

Categories : Nouvelles
Date de parution : 28/02/2020

(15 avis)
Je résisterai !

Après le départ du médecin, Louis pleura à nouveau. Une fois ses larmes séchées, il entendit le docteur Prefecti qui sortait de la chambre d’en face. Il attendit quelques minutes puis sortit. Il n’avait pas envie de sortir du bâtiment et s’ennuyait un peu. La chambre était ouverte. Le patient qui l’occupait regardait par la fenêtre. Louis s’approcha :
- Bonjour. Je suis votre voisin d’en face, je m’appelle Louis. Louis Deplat.
Le patient se tourna vers lui d’un air étonné et le salua d’un air dolent.
- Vous ne vous ennuyez pas trop tout seul dans votre chambre ?
- Oh que oui, c’est peu dire ! répondit le patient avec un brusque transport.
- Pourquoi ne sortez-vous pas ?
- À cause de ça, dit-il en désignant un fauteuil roulant à l’autre bout de sa chambre. Leur a-a-ascenseur est en panne, bégaya-t-il, et du coup je ne peux plus descendre.
- C’est pour ça qu’on vous fait manger dans votre chambre ?
- Gagné ! Répondit-il avec un large sourire ironique.
- Vous ne pouvez absolument pas marcher ?
- Si, je peux. Le problème c’est que je-je-je suis pris de tressautements quand je marche. Ils ont peur que je chute.
- Vous ne sortez pas du tout de votre chambre ?
- Pour quoi faire ?
- Voir d’autres patients, vous promener dans le couloir. Vous voulez qu’on essaie de marcher un peu dans le couloir ?
Le patient, répondant au nom de Gérald, accepta après que Louis lui ait certifié qu’il appellerait les aides-soignantes en cas de chute. Gérald se leva. Il était immense, longiligne avec des cheveux noirs coupés court. Vêtu d’une chemisette et d’un jeans blanc, il était assez élégant et montrait le soin qu’il prenait de lui. Le visage était en lame de couteau, avec les dents en avant et, sur un nez aquilin, une paire de lunettes rectangulaires.
Il commencèrent à marcher. Le bâtiment était composé de deux ailes se joignant à angle droit. Au moment où ils tournèrent, Gérald se mis à tressauter et à repartir en arrière, tout en essayant de se rattraper en jetant ses bras en avant. Louis l’agrippa et le retint.
- Il vaut mieux qu’on rentre, dit Gérald. Ce n’est pas un spectacle agréable !
- Cela ne me dérange pas, répondit Louis. Si vous le souhaitez on peut continuer puis revenir tranquillement.
Après quelques instants d’hésitation, Gérald accepta. Il tressauta de nouveau au retour mais Louis avait anticipé. Un fois revenu dans la chambre de Gérald Louis lui demanda :
- Vous voulez vous reposer ?
- Pa-a-as spécialement.
- On peut donc discuter un peu ?
- Volontiers !
- Excusez-moi de ma curiosité mais vous êtes ici pourquoi ?
- J’ai eu un accident de voiture il y a 3 ans. La voiture s’est retournée. Quand je me suis réveillé, elle était sur le toit. Impo-po-possible de me souvenir de quoi que ce soit ! J’ai été transporté à l’hôpital. Ils m’ont fait tous les examens possibles. Rien ! Dit-il en ponctuant cette affirmation d’un geste circulaire du tranchant de la main. Puis le neurologue est venu et m’a dit « J’ai quelque chose à vous dire ! ». Eh bien j’étais épileptique !
- Et aucun signe n’avait été perçu avant ?
- Aucun ! Du coup j’ai du arrêter mon travail.
- Vous faisiez quoi ?
- Je travaillais aux impôts. En plus, du coup, je ne peux plus conduire.
- Et il n’y a pas de traitement pour votre cas ?
- Si mais ça ne me fait rien. Ça fait des mois que j’essaie d’obtenir de rendez-vous avec un neurologue mais rien, nada ! Ricana Gérald.
- Vous avez donc abandonné votre travail ?
- Oui mais comme j’ai obtenu le statut de travailleur handicapé, j’ai de-de-demandé à la COTOREP un emploi. Il m’ont collé dans une blanchisserie. Je ne sais pas si ce sont les odeurs des produits utilisés ou quoi que ce soit mais mes jambes ont commencé à tressauter à ce moment-là.
-Et vous avez vu une assistante sociale?
- Ah Ah Ah, rigola Gérald, ça, c’est la question à mille euros ! L’assistante sociale que j’ai vue n’a rien fait pour moi. Le dossier COTOREP c’est moi et ma mère qui l’avons monté. Elle n’a rien fichu.
- Vous vivez seul ?
- Non je vis chez ma mère. Mais assez parlé de moi. Et vous, pour quelle raison êtes-vous là ?

Louis raconta cette année éprouvante qui avait eu raison de lui. Son travail de professeur d’histoire-géographie de collège avait été démultiplié par la réforme du collège où tous les programmes changeaient en même temps, l’obligeant à veiller tard, parfois jusqu’à une heure du matin (et il lui fallait être au collège à huit heure le lendemain !). De plus la santé de son père s’était dégradée. Atteint d’une maladie neurodégénérative, il perdait progressivement la motricité de ses jambes, de ses mains (il ne pouvait plus signer ni écrire), de la parole (il devait faire un effort de concentration considérable pour parler correctement) et de la déglutition. Pour soulager sa mère qui n’en pouvait plus de devoir surveiller son époux comme du lait sur le feu, Louis avait dû chercher avec Caroline des aides à domicile, pas toujours bien acceptées par ses parents. C’était lui qui se chargeait du suivi médical de ses parents, son frère Philippe se chargeant de la gestion des comptes. Souvent vers 3 heures du matin, sa mère appelait car elle n’arrivait pas à relever son père qui avait chuté en allant aux toilettes. Quel que soit le temps il fallait s’habiller à la hâte, galoper dans la nuit pour aller le relever. Heureusement qu’ils habitaient à 10 minutes à pieds.
Enfin une de ses collègues l’avaient pris en grippe car il avait été chargé de coordonner un projet pédagogique qu’elle convoitait. Elle lui avait fait subir un harcèlement moral en règle. Lettres dans son casier, e-mails (avec les autres collègues en copie), piques en salle des profs, tout son arsenal y était passé. Épuisé, étouffé par de brusques bouffées d’angoisses, Louis avait été arrêté par son médecin en avril. Caroline, loin de l’aider, lui avait reproché le temps qu’il consacrait à ses parents et à son travail. Les scènes et les disputes furent de plus en plus vives et fréquentes. Louis avait le verbe haut et Caroline avait finit par l’accuser de violence conjugale. À chaque dispute ce reproche revenait. Elle avait fini par se refuser à lui. Fin mai Louis avait commencé à pleurer tous les jours, à tout bout de champs. Se lever pour faire le repas ou aller faire une course lui semblait être le parcours du combattant. Il se réveillait la nuit sans raison et ne parvenait pas à se rendormir. Son médecin lui avait demandé d’accepter d’entrer dans une clinique psychiatrique afin d’être soigné pour une dépression nerveuse. Louis, qui commençait à envisager le suicide, se résigna à y aller. Le docteur lui avait indiqué la clinique des Glaïeuls, près de Rambouillet. Deux semaines après, après plusieurs appels insistants de son médecin traitant, il y avait été admis début juillet.
- Et avec votre femme il n’y a plus d’espoir ?

Commentaires

rabiller delphine
Delphine 83
29/02/2020
un bon début qui parle bien des personnes en situation d 'handicape et je pense que ce n 'est pas fini .......et un autre sujet qui est très hélas dans l 'air du temps "la dépression" pour "y" ou "x" choses de la vie courante, travail, famille, le manque de temps, le harcèlement moral (et cela peut hélas arriver à tous le monde!!!!). en tout cas cet extrait m 'a interpellé et j 'attend de voir la suite. merci
Carré Clotilde
Clotilde C
01/03/2020
Les premières lignes de cette nouvelle sont émouvantes parce que l'on y trouve les affres de la vie et la solitude qui pèse pour chacun de nous lorsque l'on s'y trouve confronté. La dépression nerveuse ne fait pas bon ménage avec le regard des autres. Louis est attachant. il semble porter un poids et ses épaules, comme son mental, ne sont plus assez fortes pour le supporter. Les couloirs de cet hôpital vont ils réussir à sauver Louis ? J'ai bien envie de le savoir.
Théri Stéphane
Louis et son aventure sont lourds de sens. Vincent, cet hôpital, ses couloirs et ses personnages cachent quelque chose de beaucoup plus conséquent. La révélation, il y en a plusieurs, la révélation majeure, c'est l'après. Cette nouvelle et le mot fin qui va avec sonnent comme une porte ouverte à 360 degrés sur une nouvelle vie, un nouveau départ. Je suis heureux qu'à l'atelier nous ayons pu un peu t'aider en partageant nos ressentis. J'ai hâte de lire le mot fin qui, pour moi, veut dire, début.
Alina Marchand
Bahia
02/03/2020
La spirale de la dépression est immédiatement mise en avant. Louis est le protagoniste et le témoin pour le moment pas très éclairé de ce qui pourrait à tous nous arriver, perdre le contrôle de nous-même. Voilà un sujet bien courageux qui semble être traité avec énormément de ressenti.
Préjean Maurice
Le bookmark
04/03/2020
Sujet pas facile du tout. On plonge tout de suite dans le couloir de cet hôpital et découvrons de suite, deux êtres humains qui semblent avoir en plus du point commun de se retrouver dans ce lieu, l'envie de parler, de trouver de la chaleur humaine. Louis a de la bouteille et en a certainement pris plein sa musette pour échouer là, dans ce lieu où l'isolement est le deuxième coup qu'il reçoit sur la tête. C'est moche une dépression parce qu'elle ne vient pas seule. Elle amène très souvent avec elle la solitude, la perte de soi et des autres. Louis va-t-il retrouver le sourire ?
Mayard Melanie
Melanie M
04/03/2020
Comme une pause non calculée mais voulue par la vie, Louis se pose et nous emmène dans les couloirs d'un hôpital, destination fortuite d'un mal de vivre cumulé jour après jour. Nous sommes là, témoin de la chute d'un individu ou plutôt de son atterrissage dans un lieu qui fait peur mais qui lui permettra peut-être de se retrouver. Il n'y a rien de trop.
Dubois Clément
Un été 42
11/03/2020
Louis nous amène à grands pas dans l'univers de l'hôpital et dans les souffrances humaines. Pas d'effets de style ni de grandes phrases, juste les mots qu'i faut pour dire, pour raconter un mal de vivre. Il y a forcément du vécu dans ce récit. C'est courageux.
Pihan Bernard
Le Bouquiniste
16/03/2020
Un être humain en déroute ou ponctuellement posée sur une bande d'arrêt d'urgence. Louis pourrait-être moi et de nombreuses autres personnes, au masculin comme au féminin. Le thème de cette nouvelle est très intéressant.
Ngijol Félicité
FKN
16/04/2020
C'est tellement humain! Tellement simple et vrai! Dès le depart on sent qu'un amitié hors du commun se crée entre ces deux hommes. C'est un livre que je lirai avec un grand plaisir.
Robsart Amy
Amy
17/04/2020
Les premières lignes soulignent assez fortement le vécu. Il n'y a rien de trop dans cet extrait. Voilà un morceau de texte qui devrait toucher un grand nombre de personnes touchées par une liaison difficile. Ouvrage courageux !
Community Manager
Cette nouvelle m'interpelle par son sujet difficile. Louis nous plonge dans son désarroi presque immédiatement. Tout commence par une tranche de vie qui donne l'impression de s'écrouler. On sent le sol se dérober sous les pas de Louis dont les pensées sont ailleurs, prisonnière d'un passé avec lequel il vient juste de rompre mais qu'il traine comme un handicap. Le début de cette nouvelle appelle à énormément de réflexion sur la vie et l'état dépressif d'un proche, état que nous ne sommes pas toujours apte à identifier au bon moment ou encore devant lequel on se sent impuissant, juste spectateur malheureux.
Daloin Bertille
Bertille
29/04/2020
Autobiographie ? Tout est écrit comme une évidence vécue. Sujet pas facile mais fort. On entre assez vite dans la tête de Louis et ce n'est pas la joie.
Delerme Florentin
Florentin
30/04/2020
Voilà une nouvelle pas très gaie mais utile. Pas facile de tracer son chemin de vie quand la tête est ailleurs. L'extrait ici présent parle forcément de vécu. Courageux et sans fantaisie d'effet. Les scènes sont réalistes et la maladie fait peur.
LAURENCE MARIE
MARIE
09/05/2020
C'est une nouvelle intéressante.Ici, on ne connaît que le point de vue de Louis qui semble être réellement une victime. Victime de son trop plein de gentillesse ? Qui est le loup dans cette histoire ? Le point de vue de sa femme Caroline serait intéressant à connaître et mettrait de la densité à cette histoire qui démarre bien Ou est la vérité ? Cache t'il un lourd secret ? Les loups peuvent être partout et le mouton, la victime que l'on souhaite égorger, celle à qui on veut faire tout endosser. Je suis impatiente de connaître la suite.
Ludovic Pennat
Ratatouille
03/06/2020
Certainement autobiographique, cette nouvelle évoque des étapes de vie vécues par de nombreuses personnes. La dépression est une maladie encore trop inconsidérée. Les propos de Vincent Pelloux mettent assez bien en valeur la chute et l'isolement.
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