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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Graine d'Assassin

Auteur :

Martine Géronimi

Categories : Nouvelles
Date de parution : 17/10/2021

Extrait
(1 avis)
Couverture
Graine d'Assassin

Graine dassassin

Il la regardait avec ses yeux injectés de sang, une lueur cruelle et incrédule à la fois dans le regard de celui qui a perdu le nord. Il semblait se venger sur une énorme banane qu'il croquait avec ses grandes dents blanches qui ornaient d'habitude un sourire si charmant et probablement étudié...une posture. Il venait de s'éviter le pire ... perdre sa vie en supprimant celle de la femme forte et triomphante qui le narguait juste devant lui. Elle était de dos, on n'entendait que sa voix froide et sévère qui lui ordonnait de déguerpir. 

"Maudit pourri graine d'assassin débarrasse-moi le plancher...prend tout ton bazar dégage... et ne t'avise jamais de revenir..." 

Il la regardait et comprenait qu'elle était déterminée, il avait du mal à se remémorer les instants de basculement passés... Elle lui intimait l'ordre de sortir avec les 3 sacs et les deux valises qui se trouvaient toujours en plein milieu du hall de cet appartement cosy où elle avait accueilli quatre mois auparavant Y, celui-là même qui avait tenté de l'étrangler quelques minutes auparavant.
Il voyait que la seule issue pour lui était de partir le plus vite possible avant que les voisins ne prennent conscience de la situation. Il ne fallait surtout pas qu'ils appellent la police. Il n'avait rien à faire dans cet appartement...  Elle s'impatientait, ayant hâte de se retrouver sans lui, chez elle. Elle poussa les valises du pied...elle se mit à crier...

"Tu vas partir...je te méprise fous moi le camp, je te rejette et tu vois je te crache dessus...tu ne vaux rien de plus, sale type!"

Pour la première fois de sa vie, son vernis de personne extrêmement polie avait sauté. La frayeur qu'elle avait ressentie, ce matin-là avant 9h, dépassait de loin l'appréhension de rompre avec un jeune homme intéressé et passablement stupide. Oui elle avait compris que son sang froid avait permis de désamorcer une situation périlleuse mais que la surprise de sa décision de le virer avait provoqué chez Y, ce jeune homme qu'elle couvait depuis plus d'un an et demi, un bouleversement tel que sa nature violente avait surgi comme un volcan. Elle ne s'y était pas attendue. Manque de psychologie ou excès d'assurance, les deux sans doute.

Pourquoi un tel retournement de situation se demandait il? La méconnaissance de la femme d'une autre culture et son jeune âge, il n'avait pas 30 ans, lui avait fait avouer ses plans la veille au soir. Dans sa candeur de beau garçon qui joue sur plusieurs tableaux il avait expliqué, dans le menu, ses projections à celle qui le choyait depuis leur première rencontre téléguidée par un ami commun. Elle avait écouté avec un air de bienveillance ses propositions. Il ne s'était pas rendu compte que sous l'apparence d'acquiescement, il y avait une curiosité intéressée...elle voulait le pousser à montrer toute sa duplicité... Il ne comprenait pas qu'il venait de scier la branche de son bien être et de son saut professionnel. Il sortit enfin. 

Elle se précipita sur la porte et ferma les deux verrous puis se tourna, sa chemise encore entre ouverte suite à la bagarre. Elle se tenait là médusée, adossée à la porte dans une sorte d'instant irréel où l'esprit a pris le pas sur le corps et les yeux perdus dans le vide, elle se remémorait les évènements survenus dans une furie inattendue. Ce matin-là elle s'était réveillée décidée à en finir avec la situation scabreuse dans laquelle elle se trouvait par naïveté et par faiblesse. Manquant de sommeil car elle avait ressassé toute la nuit sa liaison avec Z. et les propos qu'il avait tenus la veille, elle le découvrit confortablement installé au salon bureau sur le canapé rouge, son ordinateur posé sur les cuisses. Depuis quatre mois qu'il vivait dans la chambre d'ami, il s'était fait maître de tout dans la maison, et en particulier de l'ordinateur neuf qu'elle venait d'acheter pour son travail de journaliste. Elle s'était rendu compte qu'il entretenait des liaisons virtuelles sur FB et fréquentait les sites de rencontres...Il avait ri quand elle s'en était émue. Sa jalousie lui plaisait.

Mais la veille il avait démontré avec maladresse sa manipulation et sa perversité... Elle revenait juste de voyage et elle devait rencontrer à l'occasion une chargée de cours, la sœur d'un ami de Z. qui vivait dans la même ville universitaire que ses propres parents. Au dernier moment, la jeune femme avait prétexté un problème de santé et la rencontre n'avait pas eu lieu avec des regrets émis de chaque côté. C'est ce sujet de la non rencontre qui lui avait fait comprendre la duplicité de Z. et aussi son manque d'intelligence. S'étonnant du comportement de la jeune universitaire à son égard et posant des questions soutenues à Z., celui-ci avait avoué qu'il entretenait un début de liaison sur Messenger avec la jeune universitaire et qu'il voulait tout clarifier car cette jeune femme s'était sentie gênée d'apprendre qu'il vivait avec une dame étrangère nettement plus âgée et plus encore quand elle eût compris que c'était la dame avec laquelle elle avait rendez-vous. Poursuivant ses explications Z avait avoué son plan qui était simple : il voulait garder les deux femmes. Et de lui expliquer qu'il avait pensé retrouver les deux dames dans la même ville et qu'ainsi il pourrait les voir toutes les deux. Il avait cru comprendre que sa bienfaitrice et patronne retournerait sous peu dans son pays et probablement dans cette même ville universitaire et qu'ainsi elle lui donnerait l'occasion de rejoindre sa dulcinée sans pour autant, prétendait il, abandonner la plus âgée des deux. Cette discussion avait eu lieu dans une ambiance de mise en confiance et Z. avait tout déballé puis ils avaient soupé et ils avaient rejoint chacun leurs chambres. Leur liaison durait depuis 18 mois. Il l'avait fait languir avant d'accepter de vivre avec elle. Elle l'avait même embauché dans son business événementiel comme directeur artistique. L'affaire tournait en rond et il profitait de ses largesses, alors qu'elle avait décroché un tout nouveau poste de manager dans une rédaction de magazine économique.  Elle avait cette nuit-là admis son échec et sa candeur ; son orgueil était mis à rude épreuve mais elle s'était consolée cette nuit-là en se disant qu'il y avait d'autres jeunes hommes intéressants et certainement plus talentueux et qu'il allait falloir fermer cette porte pourrie. C'est donc avec un état d'esprit vindicatif qu'elle se leva ce matin-là. Lorsqu'elle le vit sur ce canapé avec son sourire et son air contenté alors qu'il surfait sur le net, elle l'invectiva :

"Déjà sur mon nouvel ordi...qui t'a dit que tu pouvais le prendre ? J'en ai marre...tu as l'autre...le vieux mac ... laisse-le s'il te plait !" Sa voix était forte et sèche... Il était éberlué ...c'était la toute première fois qu'elle lui parlait ainsi...furieux il déplia son mètre quatre-vingts et ses 90 kg et se leva comme une bête; il lança l'ordinateur en l'air qui par miracle retomba sur le canapé un peu secoué mais intact. Z se dirigea dans la cuisine en grommelant. Elle se précipita dans la chambre, son sang n'avait fait qu'un tour à la vue du traitement de l'ordinateur tout neuf. C'était véritablement la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Sa tête bouillonnante, elle ouvrait tous les placards et, dans un grand branle-bas intérieur et extérieur, elle remplit sacs et valises de tous les effets et présents accumulés qu'elle lui avait offerts pour travailler dans don entreprise. Elle traîna et poussa le tout dans le hall en criant : "Z. Stop c'est fini la plaisanterie a assez duré...j'en ai marre de toi! " Il était 8h30, à midi elle travaillait à la rédaction du magazine. Elle avait enfilé une grande chemise blanche d'homme en se levant, le col ouvert largement comme elle le faisait souvent. Elle n'avait pas fini de dire ses mots : "J'en ai marre de toi" qu'une masse furieuse s'abattit sur elle et la saisit à la gorge, le grand couteau de cuisine à manche rouge à la main. Z hurlait " je vais te tuer ". Elle eut, malgré la surprise, un grand instant de lucidité...elle pensa avec une pointe d'humour incroyable " je vais être dans les journaux si je ne fais rien ". Il lui serrait très fort le cou. D'un souffle court et la voix coupée elle dit : " Tu vas aller en prison " et elle le regardait droit dans les yeux. Miracle au mot prison, il sembla se réveiller, fit tomber le couteau au sol desserra l'étreinte de sa main gauche... la laissant enfin respirer et dans un mouvement d'affolement se précipita dans la cuisine où il se jeta sur le compotier et s'empara d'une banane pour calmer son émoi.

Dix jours plus tard, elle avait accepté un rendez-vous sur la terrasse d'un café au centre ville, il faisait beau. Il l'avait supplié par mail, il tenait à lui parler en toute amitié, il était là, comme elle l'avait rencontré le premier jour, de grands yeux noisettes, un teint très mat et un sourire charmeur, mais cette fois elle connaissait l'envers de la médaille. Aucune tentation. Il lui expliqua qu'il souhaitait son pardon, qu'il n'arrivait plus à dormir qu'il se réveillait chaque nuit avec ce cauchemar affreux du couteau, de la scène de violence et aussi de cette banane qui avait calmé le jeu. C'était disait il un supplice : "Pardonne moi je t'en prie, je ne sais pas ce qui m'a pris. C'était une trop grande surprise, je t'aime toujours autant, accepte de me reprendre". Elle souriait. Elle se délectait de ce moment de victoire. Il pensait qu'elle aurait pu effacer un tel acte de sauvagerie. Elle lui dit " Tu aurais mérité que je te dénonce au commissariat. Je ne l'ai pas fait pour éviter un scandale. Tu as eu de la chance. Tu as dépassé toutes les bornes. C'est vrai que je ne t'en veux pas. Ce n'est pas dans mon caractère mais jamais plus tu ne m'approcheras. Tu te débrouilles à ce jour sans moi. Oui j'accepte de te pardonner ici et maintenant, mais tu n'existeras plus pour moi Z. vis ta vie oublie-moi".  Il tentait désespérément de se rapprocher d'elle il lui prit la main :" Laisse-moi revenir cette nuit, au moins ". C'est alors qu'elle lui jeta en riant que la place était prise. Il la regarda une dernière fois dans les yeux avec un sourire étonné et dit interloqué : "Déjà". Elle se leva et lui fit Oui d'un signe de tête en guise d'adieu. Et c'était bien vrai.

Commentaires

Théri Stéphane
Stéphane Theri
10/11/2021
.E
.C
Bienvenue sur Pas Vu, Pas Lu Martine ! Je suis heureux de lire ces premières lignes. Psychologie, humeur et émotion envahissent immédiatement la scène, la polarité Homme, femme aussi. Sont parsemés avec habileté les premiers éléments de Graine d'assassin dans cet extrait déjà très riche de sens. J'ai hâte de lire la fin...... à suivre !
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