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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Et puis un jour, on s'en fout et ça fait du bien...

Auteur :

Virginie Sarah-Lou

Categories : roman feel good
Date de parution : 12/03/2021

Extrait
(3 avis)
Couverture
Et puis un jour, on s'en fout et ça fait du bien...

1 - Il faut vivre ses rêves et non pas rêver sa vie !
Marseille - 1999


— Mathilde, Mathilde ! Lorsque tu auras terminé de rêver, reviens avec nous ! Puis, la professeur principale s’adresse à toute la classe : il vous reste cinq minutes pour me remplir le document sur « comment vous vous imaginez dans vingt ans ? ». Allez, on s’active les jeunes, c’est votre moment d’introspection, profitez-en, cela n’arrivera pas tous les jours.


L’intervention de Madame Bétouche, notre professeur à la voix de crécelle, brise ma bulle et me ramène à la dure réalité. Cédric, mon voisin de table avec qui nous n’en loupons pas une, en profite pour me vanner en direct.


— Alors Maty, tu as mis quoi dans le formulaire de tes voeux ? Que tu espères plus que tout devenir une fonctionnaire mémère sans problèmes, avec des petits horaires tranquilles et zéro responsabilité ?

Je lui fais les gros yeux en ajoutant un geste montrant mon index et mon majeur sur ma tempe, faisant signe de me tirer une balle, ma langue à demi sortie de son orifice. Il pouffe comme un niais, comprenant le message « jamais de la vie, mec, plutôt mourir ». Il me connaît assez bien sur le sujet. Le stage en mairie de l’année dernière avait manqué de me tuer. Lorsque j’avais saisi que les deux agents du service dans lequel on m’avait mis prenaient cinq jours pour rédiger un courrier… j’avais frôlé, à dix sept ans, l’anévrisme de stupéfaction. Ce furent les cinq jours les plus longs de ma vie. L’impression, en sortant de cette expérience, d’être passée par une faille spatio-temporelle d’au moins dix ans.
Ce n’était donc pas une légende. On m’avait pourtant soutenu que ce n’était pas pareil dans toutes les adminitrations, certes, mais en attendant, ça l’avait été ici, et je n’avais que cet exemple. Tu m’étonnes que la France va mal…

Je me repositionne mieux sur ma chaise en bois inconfortable d’une autre époque, prends mon stylo, lève les yeux au ciel pour chercher l’inspiration et commencer ma prose. C’est assez simple dans la mesure où je sais qui je suis et qui je veux être, aucun doute possible. D’ailleurs, c’est une de mes forces. « Dans vingt ans, j’en aurai trente-huit. J’aurai fait le tour du monde et je me serai installée dans un pays qui n’attendait que moi. J’aurai développé un business profitable à tout le monde et dans le respect de la population locale.
Il sera hors de question que je sois une chef d’entreprise qui abuse et profite de la faiblesse des autres. Bien au contraire, ça sera gagnant-gagnant. J’aurai un mari ou un petit ami. Je me fiche des pseudo-obligations sociales en matière de contrat reliant un homme et une femme, et celui-ci m’aimera tous les jours comme au premier jour – ou comme si c’était le dernier : intensément, entièrement. Je refuse de rentrer dans le même schéma que certains parents ou d’autres adultes que j’observe, celui où seules les habitudes ont leurs places. Un couple, c’est fait pour partager, s’aimer, rire, se séduire, pleurer parfois et rebondir, se monter plus haut, se tenir par la main, se faire vibrer… et pas que les trois premières années, sinon, ça ne sert à rien, autant rester seule, comme ma mère. J’aurai des enfants aussi. Ils seront… comme ils veulent à partir du moment où ils sont heureux. Voilà ma vie idéale, et vous savez quoi ? Je l’aurai, promis, juré, craché
».


2
- Une pause s’impose.

Marseille – 2019 – 20 ans plus tard.


— Mathilde, c’est l’heure de la pause, tu viens avec nous ?


Je dirige mon regard vers l’horloge du bureau. 9 h 45. C’est-à-dire que la précédente a été à 8 h 45. Oui, ici, on arrive et on commence par une pause, c’est un principe de précaution. Il ne faudrait pas risquer une torsion du cerveau si on ne l’a pas assez chauffé pour démarrer la journée. Et si on parvient à en faire une par heure, ce n’est que mieux. Avantage : pas de stress au travail. Inconvénient : pas de stress au travail. Ben oui, ça marche dans les deux sens. Dix ans que j’ai ce job. Dix ans que je me suis promis que cela ne durerait pas. Dix ans que je me mens pour ne pas voir la réalité en face : je suis devenue ce que je ne voulais pas. Mon pire cauchemar. Une vie faite de routine, de non-surprises et de pauses plus inutiles
les unes que les autres. Tout ce que je souhaitais éviter comme exemple à mes enfants, je leur offre sur un plateau d’argent. Leur mère n’est rien d’autre qu’une esclave supplémentaire au sein de cette société en souffrance.


La vision de cette pendule me renvoie l’évidence en pleine face. J’ai tout loupé. Mes épaules s’affaissent pour la deux cent milliardième fois depuis que je suis ici – un jour elles resteront bloquées et ne remonteront jamais, ça sera ma croix –, et pourtant, je suis quand même le troupeau. La machine m’a broyée, je suis devenue un céphalopode en chef. Certes, si je dois relativiser, à l’échelle du Cosmo, je ne suis rien – je l’ai lu dans Futura sciences magazine lorsque j’étais dans la salle d’attente du médecin –, et en étant « rien », rien n’est grave ni important. Je peux donc continuer cette vie sans but de manière sereine et me satisfaire pleinement de mon statut de mollusque humain. Merci à la philosophie de me faire prendre conscience de l’inutilité de mon existence. Une fois que l’on a bien cela en tête, tout devient presque plus simple. Un profond soupir devance la réponse à ma collègue :


— J’arrive…


À cet instant mon portable m’informe d’un nouveau message. Je n’en peux plus de ces appareils. Sous couvert d’évolution, nous voici reliés H24 à qui le souhaite. Et si on a le malheur de ne pas réagir dans l’instantané, on peut, en échange, se prendre une soufflante d’un autre monde. Le marketing technologique nous parle de progrès et de liberté. Que nenni, nous nous sommes laissé asservir par naïveté et par confort, et en plus on est assez stupide pour en demander toujours davantage.

Tout en rejoignant ma collègue, mon index glisse sur le smartphone et le déverrouille. Évidemment, c’est encore Franck. Dernièrement il se la joue vraiment pot de colle. Je souffle d’exaspération malgré moi.
« Salut mon coeur en sucre, on se voit toujours ce soir ? J’ai un truc important à t’annoncer et mon petit doigt me dit que ça te fera plaisir. Bisouilles ».
Ce genre de message devrait me rendre heureuse. Qui n’aimerait pas en recevoir de la sorte ? Eh bien pas moi, non, non et non. Franck m’exaspère, son « mon coeur en sucre » m’exaspère, ses « bisouilles » m’exaspèrent, et mon unique pensée est d’annuler la soirée ou de l’étrangler, et de faire disparaître son corps à l’acide une bonne fois pour toutes. Je préfère définitivement être seule qu’avec lui, mais je ne sais pas trop comment lui avouer. Dans la vie en général, je n’aime pas faire de la peine à mes proches, alors je prends sur moi. Mais là, pour être honnête, ça devient compliqué. Et puis, le quitter reviendrait à un nouvel échec. Pas trop envie de revivre le jugement des autres, ceux qui ne sont pas dans votre couple, mais qui, comme par hasard, sont bien là pour vous culpabiliser au maximum sur vos choix. Eux ne les auraient jamais pris. Normal, eux ne se posent aucune question. Même au restaurant, ils ne savent pas quel plat choisir alors ils prennent souvent le même que vous.
Bref. Je lui répondrai plus tard. Ma pause avec Chantal & Co m’attend. Pour une fois, elle sera bienvenue et peut-être salvatrice. Oui, je sais, je rêve encore… Je vais juste avoir envie de me suicider à l’agrafeuse dès lors qu’elles auront commencé à dire du mal en cachette des unes et des autres… J’ai vraiment dû faire quelque chose de mauvais dans une vie antérieure pour tomber si bas.


Arrivée à la machine à café industrielle située deux étages plus bas – descendus à pieds, je tiens à le préciser – je m’approche de Chantal et de Sébastien avec mon plus joli sourire. Chantal, c’est la doyenne de la mairie, elle fait partie des meubles. La soixantaine, taille moyenne, corpulence normale. Chantal est l’archétype même de la Française lambda. Des cheveux courts poivre et sel, un visage légèrement marqué, mais où la frustration ressort sur ses traits, des lèvres pincées. Elle devait être vraiment jolie plus jeune, mais la vie l’a usée et lui a rendue un physique austère. Seb est l’opposé. Déjà de par son âge, vingt-cinq ans à tous casser, mignon tout plein, une bouille de bébé, le sourire constant. Il a un look improbable avec ses cheveux indomptables. Il est plus grand que la moyenne et frise le mètre quatre-vingt-dix tout en étant plutôt maigrichon. Cela peut le rendre gauche à première vue. Bon, à seconde vue aussi. Je constate que leurs breuvages chimiques sont déjà prêts. J’insère mes pièces jaunes, celles que je n’ai pas encore données à Bernadette Chirac, et sélectionne un chocolat à base d’eau et de faux lait en poudre. Un jour, je prendrai le bouillon de légumes, je me le promets, par principe, pour confirmer que c’est même pire que ce que j’imagine, mais là, à 9 h 45, c’est au-dessus de mes forces, mon organisme le refuserait en bloc, et je suis contre la violence gratuite.
La salle de pose est très simple, immaculée : des murs blancs, une table et des chaises blanches, un frigo assez bruyant – blanc aussi, mais avec des traces de doigts sales – et la machine à café, grise, seule pointe de folie assumée de la personne ayant meublé cette pièce. C’est à se demander si elle a la même chose chez elle ou pas. Enfin, ce n’est pas sa décoration qui donne envie d’y rester, non, c’est uniquement le plaisir de venir bavasser entre collègues.


— Vous êtes au courant pour Clotilde ? lance Chantal, comblée du prochain ragot qu’elle peut lâcher.


Sébastien et moi nous regardons l’air interrogatif.


Pauvre Clotilde, avec qui l’a-t-on mise en couple cette semaine… ?


— Ah ! Vous ne savez pas ! Il paraît qu’elle et Bruno, et ben… vous voyez quoi… il y aurait des accointances dans l’air, héhé.


Bingo, je connaissais Chantal comme si je l’avais fait, à mon plus grand désespoir…


La voilà, le visage illuminé, fière comme un paon d’avoir balancé sa pseudo-révélation. Les gens ne se rendent pas compte de la portée négative que peuvent avoir de tels propos, qu’ils soient vérifiés ou non. Ce manque d’empathie est impressionnant. Voilà pourquoi la presse people fonctionne si bien : la grande majorité des humains aime se mêler de ce qui ne la regarde pas.


— Enfin, Chantal, toutes les semaines tu nous apprends que Clotilde est avec une nouvelle personne. Au bout d’un moment, ça fait beaucoup tu ne trouves pas ?

Elle me toise, surprise par ma réaction et légèrement vexée de mon absence d’enthousiasme.


— Ce n’est quand même pas de ma faute si c’est une fille facile !


Je manque de pulvériser mon gobelet. Elle ne changera jamais.


— Tu te rends compte de ce que tu dis ? Déjà, es-tu sûre de ce que tu racontes, et quand bien même, on est en 2019, tu sais ce que c’est la « liberté de la femme » Chantal ?


Sébastien se fait tout petit entre nous deux. Le courage masculin dans toute sa splendeur.


— Super, la liberté d’être une fille facile, je préférais mon époque à la tienne, je peux te l’assurer, me rétorque-t-elle.


Respirer un grand coup et ne pas m’énerver…


— C’est avec des non-arguments comme les tiens que le statut de la femme a du mal à avancer. Une fille facile… Non, mais sérieux. Tu parles d’une femme, d’une collègue… Et tu la juges sur des actes qui te gênent en quoi, explique-moi ?


Je sens Seb souhaitant participer au débat. « Alléluia ». Je mise beaucoup sur son intervention masculine pour rendre la raison à notre camarade au cerveau étriqué.


— Je dois remonter les filles, j’ai un gros dossier sur le feu.


Perdu. Ne jamais croire que le salut peut venir d’ailleurs. Aussitôt dit, aussitôt fait, il s’éclipse à la vitesse de la lumière, nous laissant comme deux poules se battant pour un petit grain de
maïs. Je fais le choix de poursuivre mon raisonnement, car si je me tais, elle restera campée sur ses positions, et si je m’explique, il y a une chance infime que cela la fasse réfléchir différemment – ou elle restera campée sur ses positions – tant pis, autant tenter !


— Sincèrement Chantal, ça m’étonnerait que Clotilde change de mec aussi souvent que les ragots le disent, et même si c’était le cas, elle ne fait de mal à personne. Pourquoi un homme à succès serait un Don Juan, et une femme une vulgaire… salope ?


Elle touille son café au ralenti, cherchant probablement ses mots. C’est que la Chantal n’est pas du genre à lâcher l’affaire, non. Elle est plutôt du type à vouloir avoir raison sur tout. Je pourrais même parler de physique quantique, sujet sur lequel ni elle ni moi n’y connaissons rien, qu’elle trouvera un truc à dire.


— C’est une question de dignité Mathilde.


OK, c’est mort, discuter ne servira à rien, sauf à perdre du temps…


— Et puis je suis sûre de moi, car c’est Nathalie qui l’a dit à Michelle alors… croit-elle bon d’ajouter.


Ah, ben si c’est ça, ça change tout, c’est une information infaillible et vérifiée, en effet. Chantal, c’est mieux que la CIA et le KGB réunis… Nous avons une chance inouïe de l’avoir parmi nous.


Mes yeux s’agrandissent malgré moi. Je regarde ma montre et m’invente un rendez-vous fictif pour sortir une fois de plus de ce énième moment pénible. Je ne suis définitivement pas à ma place, ni dans ma vie intime ni dans ma vie professionnelle. Je suis dans une impasse que je visualise aussi bien que l’horloge de mon bureau. Hâte que la journée se termine. Je sens qu’elle va être très très longue.

Commentaires

TOPSCHER Nelly
Nelly78114
12/03/2021
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.C
Bienvenue ici Virginie. Ah que j'aime Mathilde! Ce roman que j'ai lu en entier m'a procuré tout un tas d'émotion car les personnages sonnent vrais à chaque instant. La plume est fluide et fraiche.Un roman qui fait du bien et qui fait réfléchir rien que par son titre.
rabiller delphine
Delphine 83
12/03/2021
.E
.C
Bienvenue Virginie sur Pas Vu Pas Lu. Je retrouve ta plume avec plaisir et je me tape la tête contre le mur de ne pas encore l'avoir lu celui ci !!!!! si ....si .....L'histoire se pose dès le début avec une Mathilde qui s'est perdue et qui se cherche, tout cela avec ton humour que certains connaissent déjà et toujours dans la bienveillance, c 'est frais et agréable à lire . bravo pour cet extrait.
Aupetit Jeanne
Aryalira
20/03/2021
.E
.C
Bonjour à vous et bienvenue sur la plateforme Virginie ! Je suis très agréablement transportée par votre plume et votre histoire ! C'est fluide, juste, percutant ! Bravo à vous ! Je serai très curieuse de lire votre livre !
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