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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Chercher le principe même du monde - première période 1896-1907

Auteur :

Sébastien Fritsch

Categories : Roman Historique
Date de parution : 12/12/2021

Extrait
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Chercher le principe même du monde - première période 1896-1907

Une aventure scientifique et humaine à l'aube du XXe siècle. 

Quatrième de couverture 

La Belle Époque, charnière entre deux siècles, vit éclore l’Art nouveau, le postimpressionnisme, les suffragettes. Elle fut aussi le creuset de l’automobile, du cinématographe, des rayons X et de la radioactivité.

Deux figures dominèrent cette discipline : Marie Curie et Ernest Rutherford. C’est le parcours de ce fils de paysans néo-zélandais, devenu une figure majeure de la science, que ce roman retrace.

Avec ses défis, ses épreuves, ses victoires et ses joies, cette histoire pourrait ressembler à une fable moderne. Son héros serait un chercheur inventif, un enseignant inspirant, un humaniste discret, engagé pour la science, la justice, les droits des femmes et la coopération internationale.

Mais Ernest Rutherford était bien mieux qu’un héros : il était un homme simple. Et cent-cinquante ans après sa naissance, il représente toujours un exemple pour qui veut voir progresser le monde

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Premières pages 

I. Richard MacLaurin (1896)


Avec sa haute stature et ses épaules larges, de Waal surpassait aisément ses compagnons à la nage. Et comme si cela n’avait pas suffi pour marquer sa supériorité, il mettait un point d’honneur à entrer dans l’eau en premier. Il prenait donc systématiquement la tête du petit groupe qui, vers sept heures trente, traversait l’Esplanade Wellington, puis la plage, pour atteindre les flots glacés de la mer du Nord. De Villiers, l’autre Sud-Africain de la troupe, tout aussi grand, mais bien moins solide, ne voulait pas démériter et le suivait comme une ombre... tant qu’il en était capable. Sur leurs traces, à une distance raisonnable qui se creusait peu à peu, venaient Vardanyan et Rutherford, d’un pas bien plus placide. Enfin, le cinquième équipier de cette joyeuse bande, Richard MacLaurin, restait en spectateur, perché derrière le parapet de la promenade. Observant la compétition virile qui se jouait entre ses amis, il engrangeait alors la matière dont il façonnerait les traits d’humour qu’il leur décocherait au cours de la journée. 
Ce matin-là, deuxième de leur séjour dans le Suffolk, « Dick » MacLaurin comprit rapidement qu’un élément inattendu lui permettrait d’affûter un peu plus ses piques : à cinquante ou 
soixante yards sur sa gauche se tenaient en effet quatre jeunes femmes. Des promeneuses aussi matinales que les baigneurs, c’était déjà assez surprenant ; le fait qu’elles s’immobilisent au moment où les athlètes amateurs délaçaient leurs souliers sur la dernière portion de sable sec rendait leur présence encore plus intéressante. Car, à moins d’une passion pour le ballet des harenguiers revenant d’une nuit de pêche ou pour le trottinement 
des ânes tirant leurs carrioles à touristes sur la grève, rien n’expliquait l’arrêt de ces passantes en ce point et à cet instant précis... sinon les préparatifs auxquels se livraient les quatre 
sportifs : dans de grands gestes vifs ou avec une méticulosité quelque peu rigide, chacun se débarrassait de ses habits de ville, pour se trouver ainsi, en costume de bain – tout à fait honorable, il faut le souligner –, prêt à plonger. 
MacLaurin ne put se retenir de supposer que l’application inhabituelle que mettait de Waal à plier et déposer au sol ses 
vêtements, faisant jouer les muscles de ses bras nus et la souplesse de ses jambes fermes, signifiait sans aucun doute que l’intérêt des spectatrices pour les nageurs devait être réciproque. Il continua d’étudier le manège des unes et des autres, savourant à l’avance la conversation qu’il engagerait d’ici une demi-heure avec ses camarades. 
Ses réflexions prirent cependant fin quand un personnage supplémentaire entra dans le cadre. Dick reconnut immédiatement la vareuse bleue et le casque oblong caractéristiques des représentants de l’ordre, réglementairement identiques du Suffolk à la Cornouailles et de l’Écosse aux antipodes. Le constable descendit sur le sable d’un pas prudent. Il se savait certainement observé, lui aussi, par les quelques badauds répartis sur l’Esplanade, y compris les quatre curieuses et le jeune homme mince et élégant qui les y avait précédées. Il était de son 
devoir de rester digne malgré l’instabilité du sol. L’honneur de la 
police impériale était en jeu. Il s’avança jusqu’aux piles d’habits 
laissées par les étudiants et patienta. 
Le premier à sortir de l’eau fut Etienne de Villiers. Sa peau pâle avait pris une nuance bleuâtre et il peinait à retenir les tremblements de ses membres longilignes. Virab Vardanyan ne tarda pas à l’imiter et, même si son teint plus mat rendait les effets du froid moins visibles, il semblait de toute évidence pressé de retrouver ses vêtements puis la chaleur de leur logement de vacances. Il ralentit toutefois l’allure quand il remarqua à son tour l’individu au couvre-chef bombé qui les attendait. Enfin, Ernest Rutherford revint lui aussi sur la terre ferme, suivi de peu par Daniel de Waal. Ils marchèrent de conserve jusqu’à leurs amis. Tandis qu’ils se séchaient, le policier, imperturbablement raide, commença à expliquer la raison de sa présence. Il avait gardé le silence tant que les quatre baigneurs n’étaient pas tous rassemblés… ce qui n’avait pas manqué de placer les deux premiers arrivés dans un embarras certain. 
« Gentlemen, le superintendant de Lowestoft m’a envoyé pour vous faire part d’une requête à laquelle vous voudrez bien vous conformer sans délai », déclama-t-il d’un seul trait et d’un ton martial, en parfait accord avec la mission hautement officielle 
dont il semblait investi.
De son promontoire, Richard MacLaurin ne put que constater les mouvements de surprise de ses quatre camarades, sans pouvoir entendre les paroles de leur interlocuteur, ni même voir bouger 
ses lèvres, puisqu’il lui tournait le dos. 
« Il a été porté à notre connaissance, continua le constable, que depuis votre arrivée, avant-hier soir, vous avez pris l’habitude de venir nager ici même... et... comment dirais-je... »
Les bégaiements du policier vinrent rompre le tableau de ferme autorité qu’il était parvenu à composer jusque-là. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il semblait bien que l’homme en uniforme fût plus mal à l’aise que ceux qui grelottaient autour de lui dans leurs costumes de bain trempés. Aucun des nageurs n’osa 
tirer profit des hésitations du représentant de l’ordre pour contre-attaquer. Le respect dû aux défenseurs de la loi s’imposait de la même façon à de Waal, toujours le plus prompt à pérorer, qu’à de Villiers, le plus habile dans l’argumentation ou encore à Rutherford, le moins versé dans les usages et conventions qui avaient cours dans l’hémisphère nord en général et dans la société 
anglaise en particulier. Quant à Virab Vardanyan, il appréciait plus que tout la tranquillité ; et il n’allait pas déroger à cette habitude alors que même les plus démonstratifs de ses compagnons se tenaient cois et qu’un petit-déjeuner réconfortant 
les attendait de l’autre côté de l’Esplanade. 
Restant totalement de marbre, autant par leurs postures que par leurs carnations, les quatre compères écoutèrent donc avec une attention redoublée l’exposé des griefs qui avaient été exprimés contre eux par une certaine portion de la population de la station balnéaire. En l’occurrence, il s’agissait de la population féminine ; du moins, certaines de ses représentantes, propriétaires de logements pour vacanciers le long du bord de mer, et qui avaient jugé que le comportement de ces étudiants étrangers au pied de la terrasse Wellington, fréquentée par des enfants, des jeunes filles et des femmes honnêtes, était tout à fait inconvenant ; plainte que le superintendant avait estimée recevable. Sans se connaître, ce notable local et Virab Vardanyan partageaient sans nul doute la même répulsion pour les conflits superflus et les pertes de temps qui pouvaient en résulter. 
À en juger par l’élocution confuse du constable, ce dernier n’adhérait pas totalement aux vues de son supérieur. Il s’excusa presque auprès des nageurs au moment de leur demander de 
migrer, pour leurs prochains exercices matinaux, un tout petit peu plus au sud, hors du champ de vision des âmes sensibles de la localité. Il les salua ensuite d’une inclinaison du buste déférente, fit demi-tour et regagna la ville, aussi raide que la justice qu’il venait de faire triompher, à son corps défendant. 
MacLaurin, impatient de connaître le fin mot de son intervention, suivit le policier des yeux jusqu’à ce qu’il atteigne les marches reliant la plage à l’esplanade. Son regard se porta 
alors sur le point de vue où s’étaient immobilisées un peu plus tôt les admiratrices de ses amis sportifs. Elles avaient disparu. 

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