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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Cédric, mon ami !

Auteur :

Stéphane Theri

Categories : Nouvelles
Date de parution : 29/01/2020

Extrait
(20 avis)
Couverture
Cédric, mon ami !

Extrait du recueil  de nouvelles : " Soupçons d'infortune dont la sortie est prévue pour le printemps. 

- Où court-il comme cela ?

- Je n’en sais rien Madame.

- Attends-nous Cédric, attends-nous !

Sa maman pouvait toujours crier. Il ne s'arrêterait qu’en tombant. J’étais certain d’ailleurs  que c’est ce qu’il cherchait. A présent, il descendait si vite qu’il ne pouvait y avoir un autre épilogue à sa course. Ces foutus escaliers formaient notre terrain de jeu de tous les jours. Il y avait quarante huit marches réparties en six groupes de huit et séparés de cinq paliers, chacun long d’une dizaine de mètres. Des deux cotés, séparés d’environs dix mètres, deux rebords bruts de béton se dressaient depuis la première jusqu’à la dernière marche. Hauts et larges d’une cinquantaine de centimètres, Ils avaient tous deux pour escorte une rangée de jeunes tilleuls qui offraient, les beaux jours venus, une ombre rafraîchissante recherchée par tous. Ces marches nous conduisaient, en les montant, vers la porte principale du Lycée, en les descendant, vers les deux camionnettes à bonbons, crêpes et sandwich, notre QG. Nous avons descendu, Cédric et moi, leurs deux putains de rebords à toutes jambes, plus de cent fois. Un de chaque coté, nous nous lancions en riant de voir le regard médusé des autres élèves qui, se dégageant devant nos cris, attendaient toujours avec le même effroi que l’un d’entre nous chute. Nous aurions dû cent fois tomber mais jamais cela n’était arrivé. Nous étions sûrs de nous ou alors les dieux étaient avec nous. Enfin, tous ces autres jours.

- Oh, mon Dieu, Cédric !

- Merde !

Cédric venait de s’écraser de tout son poids. Sa tête avait heurté le sol avec une telle violence qu’à peine relevé, le sang ruisselait sur son visage. Les quelques élèves assis sur l’autre bord regardaient la scène sans pouvoir en comprendre le sens. Nous n’avons même pas eu, sa maman et moi, le temps de nous approcher de lui qu’il s’éloignait déjà de nous. Ni nos cris, ni ses blessures ne l’empêchèrent de fuir. Je n’avais jamais envisagé de vivre un jour des heures aussi pénibles que celles qui venaient de s’écouler. Le lycée pour moi et beaucoup d’autres élèves de ma classe était avant tout un terrain de jeux et d’échanges. Cédric en faisait partie intégrante et une journée sans lui n’était pas une journée comme les autres. Je ne sais pas ce qui arrive aux adultes mais de temps en temps ils déconnent tous plein tube et je ne comprends pas trop pourquoi. Leur rôle, leur putain de rôle de protecteur, d’accompagnateur, de conseil, qu’en avaient-ils tous fait ? Ou l’avaient-ils tous caché ? Ce jour là, le conseil de discipline venait de se terminer. Comme si cela n’était pas suffisant, comme si l’affront que Cédric venait de faire à sa mère n’était pas assez grand, le proviseur jugea bon de rajouter des mots qui aujourd’hui encore tapent dans ma tête à me rendre fou de rage : " Cédric est immature et n’a rien à faire dans ce lycée sinon que de continuer de perturber les élèves qui veulent travailler ! "

Cette phrase portait toute la symbolique de ce spectacle pitoyable auquel nous venions de donner, chacun à notre façon, notre contribution. Pour le proviseur qui connaissait de Cédric aussi peu de chose que sur les trois mille autres élèves de notre lycée, Cédric était immature et sa mère devait en endosser la responsabilité, là, dans cette pièce de conseil sans âme et nue de toute chaleur. Pas un rideau aux fenêtres, pas un tableau ou un objet capable de donner un semblant de vie à ces murs au gris passé par de longues années qui semblaient, comme un fait exprès, appeler tout le monde à la rigueur et la dureté. La maman de Cédric se tenait debout, humble et l’air coupable, face à ce proviseur sans pitié. Elle devait juste se taire et encaisser, devant tous ces gens qu’elle ne connaissait pas et qui, avec leurs grandes phrases, leur certitude d’avoir raison et leurs beaux vêtements l’amenaient une fois encore à penser qu’elle n’était pas grand chose. La gentillesse de notre professeur principal et d’une amie professeur de gymnastique ne pouvait balayer ce sentiment de dégoût que Cédric avait pour l’heure à l’égard de ce lycée. Lycée, qui d’après le proviseur, était trop propre pour des élèves de son genre. Et moi,  trop timidement délégué de classe, je ne me sentais pas à la hauteur de la peine que les yeux de mon ami laissaient échapper. Je crois même que le proviseur se trompait dans le choix de ses mots. Je remplaçais aisément genre par classe et cette médiocrité de pensée me donnait envie de tous les frapper, de les blesser comme ils avaient blessé mon ami Cédric mais avec des gestes moins hypocrites que leurs paroles imbéciles. Le pire et le plus dur à supporter, c’est que la maman de Cédric se sentait redevable vis à vis de nous tous. Elle ne pût s’empêcher de me dire, alors que je les accompagnais jusqu’à l’arrêt de bus, que nous étions tous bien gentils de nous occuper de lui. Elle acceptait le verdict. Son fils était coupable. Oui, je crois que Cédric était coupable de ce qu’il venait d’infliger à sa mère. Mais vis à vis d’eux, il ne se sentait que plus vivant. Il s’était battu pour venir étudier dans ce lycée. Il avait choisi trois heures de transport aller retour pour échapper au lycée trop mal fréquenté du quartier dans lequel il vivait. Il voulait juste changer sa destiné et avait choisi notre lycée qui symbolisait, à ses yeux, une réelle chance de s’en sortir et de se construire des bases de vie plus solides. Cet accident sans gravité, cette dispute justifiée avec notre professeur de gym qui, pour rejoindre plus rapidement sa copine, écourtait d’une demi-heure nos deux heures hebdomadaires d’éducation physique m’avait montré la fragilité de l’accueil que ce lycée réservait à des gens comme Cédric. Il était renvoyé à la vie active. Enfin, c’est ce qui avait été inscrit sur le compte rendu du conseil de discipline. En fait, on le renvoyait à sa misère. Celui qui était, de l’avis de tous les élèves de la classe et du très humain professeur principal, le meilleur élève en comptabilité mais aussi en mathématiques et qui devait être aussi, tous les jours de l’année, le plus mal habillé des trois mille élèves de ce lycée, venait de dénoncer une vérité qui gênait tout le monde et devait pour cette arrogance disparaître. Le proviseur avait parlé : "On ne se bat pas avec ses professeurs, c’est totalement immature."

Immature, le mot sonnait cossu, trop sérieux, un peu comme le proviseur qui n’était que cossue, c’est à dire, bien habillée et empreinte de phrases riches en vocabulaire mais hélas dénuées de toute humanité, pire encore, d’intelligence. Petite, très sèche, elle devait, toute mouillée, afficher sur la balance un petit quarante deux kilos. Ce petit morceau de viande froide enrobait chaque jour son mètre cinquante d’un tailleur Chanel qu’elle arborait, nous en étions persuadés, Cédric et moi, comme le cordon ombilical qui l’unissait à la petite bourgeoisie banlieusarde qu’elle représentait et défendait de toute sa fonction et surtout de sa bêtise. Les cheveux et les yeux très noir, elle ressemblait à un corbeau. Elle avait posé de sa froideur et sur la salle entière un mauvais présage. Comment fît-elle pour ne pas comprendre qu’il faut, devant une personne que la vie n’avait déjà pas gâtée, se taire pour ne pas la blesser davantage ? Comment fît-elle pour ne pas voir la pauvreté dans laquelle ils se trouvaient, leurs vêtements trop portés, leur humilité devant nous tous ? Toute leur misère était visible et me remplissait de honte. Je n’avais que dix sept ans, j’étais en première et avec mon double statut d’adolescent et de délégué de classe, je n’avais que pour seul droit, celui de me taire. Pourtant, j’avais une certitude qui me permit sans doute de supporter tout cela. Cédric serait un jour plus grand et surtout plus noble que nous tous. Son cœur l’était déjà et ses yeux avaient à son âge tant de fois vu la souffrance qu’ils pleuraient des larmes que les nôtres trop bien protégés ne pouvaient voir. Ma certitude était hélas remplie d’innocence et n’a rien empêché. Cédric nous a quittés et je regrette ma lâcheté. Il n’a pas supporté ce conseil de discipline aux allures de procès. Il a préféré partir sans se battre, certainement fatigué par sa trop grande lucidité et cette immense faculté qu’il avait à ressentir les choses. Ses amis, ses proches et moi-même n’avons pu deviner à quel point son mal de vivre l’avait éloigné chaque jour un peu plus de nous tous. Cette nouvelle et pénible épreuve infligée à sa mère, notre aisance à le juger et à le diminuer sans essayer de comprendre ses différences l’ont tué. Il n’a pas eu sa chance, celle dont il me parlait toujours et c’est de notre faute à tous. Oui, j’aurais dû leur crier aux oreilles que ce pas comme les autres lisait et comprenait Baudelaire plus intensément que le plus calé des professeurs de français qui ont croisé ma route. Oui, j’aurai dû leur dire que toutes nos vies réunies et toute notre instruction ne nous avaient pas apprît à ce jour ce que Cédric portait en lui et qu’il partageait avec déjà beaucoup de sagesse. Nous l’avons tué ou pire encore, nous l’avons, de toute notre ignorance, invité à se tuer. Et moi, son meilleur ami, son confident, comment ai-je pu rester dans ce costume de délégué de classe trop étriqué, trop court et démuni de sens. J’aurais dû me battre à tes cotés, comme je regrette mon silence ! Comme les longs couloirs du lycée m’ont paru vides après toi ! Comme le trajet de bus du lycée à la gare du R.E.R m’a paru long et triste sans toi ! Tu me manques toujours autant. Oui, je donnerais tout ce que j’ai pour que tu sois encore parmi nous. Tes mots et nos échanges sont présents dans ma mémoire comme si c’était hier, comme si toi, Cédric, tu me guidais chaque jour dans...

Commentaires

rabiller delphine
Delphine 83
30/01/2020
.E
.C
waouuuu le ton est donné !!!!! sujet d 'actualité la maltraitance qu elle soit physique ou verbale et le harcèlement. cet extrait m 'a happé des les premières lignes, hâte de connaître la suite, merci pour cet extrait
Mandrieu Laure
Mignonne
31/01/2020
.E
.C
Je ne sais quoi dire. C'est superbement bien écrit, ça semble vrai et si terrible. Très beau texte dont se dégage une vive émotion.
Frémont Nina
Nina
01/02/2020
.E
.C
Extrait d'une puissance incroyable. Si cette densité d'écriture et ces ressentiments sont présents tout au long de cette nouvelle, j'ai hâte de lire la suite. Mille bravos !
Delannoy Bertrand
Bertrand Delannoy
01/02/2020
.E
.C
Très bon titre et un début fulgurant. Tout va a cent à l'heure et nous plongeons dans le drame presque aussi vite que Cédric dans sa chute. Très, très beau texte, d'une qualité rare.
BLANC Déborah
Déborah Blanc
01/02/2020
.E
.C
Les paroles prononcées peuvent porter et aider. Elles peuvent aussi détruire et briser. Le jugement, la condamnation sans prendre le temps de connaître l'autre, je connais. Travaillant en milieu scolaire, j'ai déjà vu des situations dépourvues de compassion et d'écoute. Votre extrait est puissant ! On sent le vécu et les émotions qui jaillissent vous attrapent à la gorge. Vous avez une plume très dense et c'est vraiment bien écrit.
Ngijol Félicité
FKN
01/02/2020
.E
.C
C'est fort, c'est jeune , c'est très visuel . Je sentais l'odeur froide caractéristique des écoles-institutions. Les pas qui résonnent et le poids du nanti écrasant l'outsider. Et c'est vrai qu'il y a cette indifférence. Chacun replié sur ses avantages à l'abris de ce qui fait tâche. Le mépris érigé comme une forteresse. J'ai apprécié le regret à la fin de l'extrait. On a tous des moments comme ça qu'on aimerait réécrire, des amis auprès desquels on souhaiterait se racheter. C'est beau l'amitié!
TOPSCHER Nelly
Nelly78114
04/02/2020
.E
.C
Un écrit qui prend aux tripes dès les premières lignes.
Alina Marchand
Bahia
02/03/2020
.E
.C
Saisissant, voilà ce que ce texte est. Quelle force de propos. On plonge immédiatement dans le drame. C'est superbement bien écrit. Un grand bravo à l'auteur. Je veux connaitre la fin.
Mayard Melanie
Melanie M
04/03/2020
.E
.C
Quelle belle surprise encore que ce texte. C'est ciselé et d'une précision rare. L'intensité dramatique est de première force. Ouah !
Elisabeth Boivin
Bouton d'or
25/04/2020
.E
.C
Encore un bien bel écrit que cet extrait. Tout va si vite et le pire, ce n'est pas la chute mais ce que vient de vivre ce jeune garçon. Ce texte est très bien écrit. L'intensité dramatique est très adroitement portée des premiers mots jusqu'au regret de son ami. Bravo à l'auteur !
Lavanant Brieuc
Brieuc de Saint-Malo
28/04/2020
.E
.C
Très bel extrait !!!! On plonge dans ce drame aussi vite que Cédric dans sa chute. Très bien écrit, mes compliments.
Belmont Antoine
Antoine
30/04/2020
.E
.C
Très beau texte, rien de trop pour nous faire basculer dans le désarroi de ses deux adolescents. Le témoin du drame partage bien ses émotions et ses regrets. Il y a peut-être un aspect autobiographique dans ce récit.
Parent Alain
Harley
11/05/2020
.E
.C
Un certain regard sur les différences et l'absence de singularité de l'éducation nationale sur le traitement des gamins en difficulté. Le mépris du protal est bien amené et sert la position du témoin impuissant.
Delmare Fanny
Fanny
19/05/2020
.E
.C
Texte très émouvant et en même temps saisissant tellement l'action nous projette presque immédiatement dans le drame. J'aime aussi le regard de l'adolescent témoin et son sentiment de regret de ne pas avoir été plus mordant devant les adultes. Cette barrière existe et vue sous cette angle, elle fait frémir.
Ludovic Pennat
Ratatouille
03/06/2020
.E
.C
Une plume efficace et un sujet toujours brûlant. Les ados sont toujours à prendre avec précaution parce que souvent mal dans leur peau. Dans cet extrait, l'école et les adultes sont montrés du doigt par ce témoin trop réservé. C'est très émouvant !
Robsart Amy
Amy
29/07/2020
.E
.C
Bravo ! Voilà un texte fort. La densité et le rythme trace avec habileté la trame dramatique de la situation dans laquelle on plonge dès les premiers mots. L'émotion est au rendez-vous de l'extrait. C'est vraiment très bien écrit.
Unedeplus Sonia
La liseuse
01/08/2020
.E
.C
Superbe texte ! J'adore l'intensité dramatique et la justesse des propos. Nombreux sont les ressentis immédiats, les images aussi. Bravo Stéphane !!!!
Préjean Maurice
Le bookmark
28/08/2020
.E
.C
Texte fort et bien construit ! Nous sommes immédiatement plongés dans le drame et l'impuissance, tout comme cet ami, dépassé et certainement dévasté par son incapacité à protéger son ami.
clement Delahay
La Pléiade
31/08/2020
.E
.C
Texte fort en intensité émotionnel. on accroche immédiatement et nous tombons presque aussi vite que Cédric, dans ce drame. Les remords du jeune garçon pour son ami sont bien exprimés et sa pris de conscience aussi. J'aime beaucoup la densité et la profondeur des propos. Bravo !
Martineau Martin
Le Biblio Gus
12/09/2020
.E
.C
Devant le spectacle dramatique offert par Cédric et l'impuissance avec laquelle le témoin nous livre son désarroi, l'auteur marque fortement nos esprits et, en quelques mots seulement. Je trouve le rythme de narration habile et particulièrement efficace. La mémoire d'un disparu peut parfois peser lourd dans un reste à vivre, durant lequel, prisonnier d'un sentiment de culpabilité, on ne peut se débarrasser de la sensation de ne pas avoir fait le maximum pour changer les évènements et éviter le pire. J'aimerais lire la fin. Elle doit certainement abonder dans ce sens.
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