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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

A L'OMBRE DES SAULES EN PLEURS

Auteur :

MARTINE MAGNIN

Categories : Romans
Date de parution : 15/01/2021

Extrait
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A L'OMBRE DES SAULES EN PLEURS

— C’est vrai, j’avoue que c’est impressionnant de découvrir toute cette accumulation d’objets, je n’ai jamais vu une chose pareille, mais ce doit être en même temps assez captivant et un peu fou. C’est un métier dont on ne connaît que le côté public, les stands sur les marchés, les expositions où tout est beau et bien rangé. Ici c’est l’envers du décor. Heureusement que vos clients ne voient pas tout ça !
— Oh oui, pas question, on garde toute cette pagaille peu valorisante pour nous, on ne leur montre que le plus intéressant, sinon les clients potentiels seraient vraiment inquiets et beaucoup moins acheteurs. Déjà que les affaires sont difficiles en ce moment, il faut réussir à les séduire !
*
Comment peut-on vivre dans un tel désordre à peine identifiable ? Je ne dis rien, mais
je suis déconcertée. Je serais catastrophée d’avoir à gérer une quantité pareille de meubles et d’objets bizarres, mais je pense que ça doit procurer des moments assez exaltants. Antoine n’a pas l’air étonné, cette pagaille doit lui rappeler quelque chose... Je pense tout à coup à ma digne mère qui ne supporte ni le désordre ni la surabondance d’objets, la reine du minimalisme deviendrait hystérique dans un tel lieu. Dans la maison de ma jeunesse, tout était rangé comme dans une clinique ou dans une caserne un jour d’inspection, rien ne devait dépasser ! J’ai toujours eu l’impression de vivre dans un frigidaire. C’est peut-être pour prendre le contre-pied de ses principes un peu froids que je supporte, et même que je cautionne parfois, les débordements d’Antoine. C’est plus
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vivant. Enfin, jusqu’ à certaines limites.
*
Laissons ma mère rigoriste où elle est, et revenons à la belle Lisou. Elle n’usurpe pas
sa réputation de femme séduisante. Dans la quarantaine, toute mince dans son Levi’s noir et son gros pull grège à torsades comme une adolescente. Lisou a de magnifiques cheveux roux qui roulent sur ses épaules (légèrement soutenus par la technique, il me semble), de superbes yeux verts d’eau en amande (ceux-là sont d’origine !), des semis de taches de rousseur sur sa peau laiteuse dénuée de tout maquillage et un sourire communicatif. Elle est vraiment ravissante et en plus chaleureuse et enjouée. Il a de la chance son époux et elle doit aussi séduire les clients !
— En fait, se lance Antoine, nous venons un peu vous embêter, car Madame Daxou nous a dit que vous pourriez nous donner un coup de main pour notre déménagement ...
— Mais oui, bien sûr, Hélène a raison, à part les week-ends pendant lesquels nous sommes presque toujours indisponibles, nous vous aiderons avec plaisir. Un déménagement de plus ou de moins... et nous serons ravis d’aider nos futurs gardiens. Vous savez, nous sommes très contents d’avoir des gardiens, c’est rassurant pour nous, avec tout notre barda et nos allées et venues, nous craignons les visites indélicates, surtout le week-end, car tout le monde sait que nous nous absentons pour aller sur les salons d’Antiquités. Pour des gens mal intentionnés, c’est facilement repérable ; notre chat n’est guère inquiétant, quant à notre bébé Sharpeï, il ne veut pas nous quitter et nous sommes obligés de l’emmener partout avec nous ! Alors c’est d’accord et sans problème, vous nous préviendrez du jour de votre déménagement et Gérard viendra avec son fourgon, et s’il vous manque quelque chose pour votre installation, vous avez vu, il y a de quoi faire ici !
*
Voilà uneaide précieuse. Prudente, j’appréhende quand même les déceptions
possibles. Pour le moment, cette Résidence est un très joli cadeau et je croise encore mes doigts, pourvu que ça dure ! J’ai l’impression de rêver tous ces bonheurs.
Martelant nos crânes, les chemins et les flaques inertes, la pluie commence à tomber en rafales, puis se fortifie avec une vigueur glaciale et se mêle au vent pour nous aveugler. Nous courbons l’échine et nos épaules se crispent. L’univers s’assombrit et se rétrécit autour de nous, impossible d’apercevoir l’autre rive de la rivière, ni même le haut des arbres. L’Oise, déjà haute, roule des eaux boueuses et va encore monter !
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Heureusement qu’il y a maintenant des écluses efficaces ; il y a quelques années les crues étaient fréquentes et inondaient les caves des maisons proches de la rivière. Depuis, l’Oise est devenue une généreuse rivière de bon voisinage toute l’année. Ruisselants de toutes parts, nous rentrons en courant, le cou dans les épaules.
Totalement trempés eux aussi, les saules baissent l’échine, grelottent et éternuent sans retenue.

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