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"Toute littérature est assaut contre la frontière." Franz Kafka

Les Flocons Bleus

Auteur :

Rémi ROS

Categories : Roman Historique
Date de parution : 02/11/2020

Extrait
(7 avis)
Couverture
Les Flocons Bleus

Les Flocons Bleus, 460 pages, prix 22 €

Livre disponible dans certaines librairies du Tarn-et-Garonne et du Cantal sinon en commande sur Facebook Rémi ROS ou par mail : remy.ros@wanadoo.fr

Joseph Goldsteim, enfant juif, né à Varsovie entre les deux guerres, va connaître la vie dramatique du ghetto et du camp d'Auschwitz. Violoniste virtuose, il va traverser et transcender ces épreuves, contre toute attente et au-delà de l'imaginable.

Extrait 1

De son balcon, Joseph regarde le flux d’individus qui entrent et sortent du ghetto, offrant une étrange animation à la ville. Il serait bien en mal de distinguer les différences entre ceux qui s’engouffrent dans le ventre de la misère et ceux qui en sortent. Ils sont pareils, coiffés des mêmes chapeaux noirs, habillés de robes identiques, couverts de manteaux de même facture. Leurs attitudes sont similaires : jambes lourdes et traînantes, épaules voûtées par l’indicible incompréhension. Ils emportent le maximum, qui n’est pas grand-chose, dans des valises, cabas et autres malles poussés sur une charrette dans le meilleur des cas.
Ces milliers d’individus, qui bientôt ne seront que des numéros, sont autant de notes qui auraient été soufflées de la gamme et se seraient envolées en confettis poussés par la brise pour jouer une partition discordante, où la seule harmonie serait la misère. Ils ne sont que notes graves dans l’aigu de la situation. Incessamment, ils passeront sous la clé annonçant le requiem, une porte de la honte, la gueule béante du diable.

Extrait 2

Devant le gradé, Joseph n’en mène pas large, se posant mille questions et en particulier celle de savoir pourquoi il a été choisi plus qu’un autre. 
-    Ouvre cet étui.
Exécution immédiate, Joseph ne se fait pas prier.
-    Ce violon, est-il à toi ?
Réponse faible, timorée, mais Joseph acquiesce.
-    Oui Monsieur.
-    Depuis combien de temps en joues-tu ?
-    Depuis toujours, du plus longtemps que je me souvienne.
-    Est-ce que tu connais l’œuvre de Richard Wagner ?
-    Oui Monsieur.
-    Faust ? Et de continuer avec un sourire à peine déguisé : qui aujourd’hui le Diable entraînera-t-il dans l’aventure ? 
Question fallacieuse à laquelle Joseph ne sait que répondre. Du reste à quelle question fallait-il qu’il se soumette ? Connaissait-il la pièce du grand compositeur allemand ou fallait-il qu’il se lance dans une réponse approximative sur les intentions du Diable :
-    Alors, est-ce que Faust te dit quelque chose.
-    Une œuvre majeure de M. Richard Wagner.
-    Bien. Prends tes affaires et rejoins ce petit groupe là-bas.
 

Extrait 3 ajouté ultérieurement à la demande de certains lecteurs.

Joseph ne perçoit que peu ces changements sporadiques. Comme à son habitude, il se dirige nonchalamment vers le conservatoire de musique. Déjà deux jours que les forces allemandes ont envahi Varsovie et le naturel reprend vite ses droits avec naïveté. Les rues se remplissent et s’animent comme si la guerre avait reflué. En arrivant dans la rue gentiment baptisée, « Rue de la Piaillerie », parallèle à la grande artère traversant la ville et grouillant d’activité avec ses voitures et son tramway, il se laisse imprégner par son atmosphère toute familière. Il aime la remonter en suivant l’enfilade de ses boutiques, se fraye un passage entre les groupes disparates qui papotent sur les trottoirs. Les événements récents sont commentés avec force et tristesse, animosité et dépit, rancœur et désabusement, mais il perçoit dans ces discussions une soif de vivre, un besoin viscéral de résister. La rue, malgré elle, reprend vie.
Le magasin, à l’angle en bas de la rue, est celui de l’apothicaire à l’orgueil démesuré de savant, guère aimable, toujours perché du haut de ses deux mètres, vous dominant derrière ses binocles à verres épais. Joseph avait eu l’occasion de rentrer dans cette officine, sentant la chimie, pour aller acheter un onguent particulier ou un collyre. Il se souvient que les pots, en grès et en faïence peints, habillaient des armoires de bois courant sur la longueur des murs. Sur le comptoir trônait une balance. Il n’avait jamais eu de mal à imaginer le grand échalas transformant, la nuit tombée, les plantes en quelques lotions maléfiques. Le temps était toujours interminablement lourd et long dans cet antre. L’individu derrière son comptoir avec sa blouse blanche lui déplaisait. Imbu de sa personne, sa suffisance transpirait par tous les pores de sa peau. Joseph en était arrivé à se demander si ce n’était pas elle qui lui dessinait ces auréoles sous les aisselles.
La boutique suivante est tenue par les deux sœurs Weiss. Joseph y a souvent accompagné Véronika et sa mère. La devanture, avec son bois peint, est accueillante. Si en entrant, on a l’impression d’une belle pagaille, c’est, en fait, l’ordre qui règne. Des lampes au plafond diffusent une lumière rassurante sur les mille et un objets dispersés à la vue : bobines de fil balayant le spectre de l’arc-en-ciel, rubans s’étirant sur une commode, tissus fins, matelassés, unis ou tissés de motifs. La maison est un grenier où on a envie de chiner. La mercerie est tenue par Esther. Elle attend souvent le client derrière la caisse enregistreuse au clavier à grosses touches, mais préfère ouvrir, avec une patience délibérée, une de ses nombreuses boîtes où s’entasse une myriade de boutons aux formes et aux couleurs universelles. Sa sœur est au fond de la boutique, elle appuie sur la pédale de sa machine à coudre, intégrée à son plan de travail en bois. C’est la plus jeune des sœurs. Elle est couturière et les clientes viennent souvent lui soutirer un conseil. Dans l’arrière-boutique, une petite pièce leur sert de repli et il n’est pas rare, que le son sifflotant de la théière embrase l’ambiance du magasin vers le milieu de l’après-midi.
Monsieur Assouline est de culture musulmane. Les gens disent qu’il tient son bazar à tapis depuis la nuit des temps. Il est toujours assis sur le trottoir, appuyé sur le dossier de sa chaise. Il tue le temps en regardant passer les gens. Plusieurs fois par jour, il entre au fond de sa réserve, déroule un tapis personnel et s’adonne à la prière. D’humeur égale, il est connu et apprécié de tous. Du reste, il est habituel que le passant prenne cinq minutes pour échanger trois banalités.
-    Bonjour Monsieur Assouline.
-    Bonjour Joseph.
-    Alors vous avez, vous aussi, ouvert votre boutique aujourd’hui.
-    « Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie. »
On reconnaissait bien là le sage qui passait ses journées à observer et à lire, puis à instiller à qui offrait une oreille attentive, une phrase philosophique à méditer pour la journée.
-    Cela signifie-t-il que la vie doit être croquée à pleines dents ?
-    Sénèque propose un chemin balisé par l’urgence et la beauté. L’empruntons-nous ?
En face de chez Monsieur Assouline, au-delà de la rue pavée, l’épicerie de la famille Mordékaï déborde sur le trottoir. Mais les étals, ce jour-là, cachent la misère. Les fruits et les légumes sont moins serrés. La campagne n’a pu arriver jusqu’à la ville pour livrer ses produits et le ver de la pénurie s’est invité dans les rayons sans que les propriétaires y puissent grand-chose. Pour pallier le vide, ils ont remplacé les belles nuances de vert des courgettes et laitues par la froideur aseptisée des boîtes de conserve. Madame Mordékaï est avec son fils. Elle explique à une cliente que son mari est parti aux aurores pour essayer de réalimenter l’épicerie, mais la ville étant bouclée, elle a bien peur qu’il ne revienne en ayant fait « chou blanc ». Pourtant le monde se presse devant leur porte pour faire provision des ingrédients de première nécessité. Bientôt l’enfant, qui renseigne et encaisse, n’aura plus de sel ni de sucre à vendre. Le tiroir-caisse se remplit tout aussi vite que les rayonnages sont dévalisés.

Clopin-clopant, Joseph remonte la rue épargnée et figée dans le temps. Son ardeur est joyeuse dans cet univers où il se sent rassuré. Ses points d’ancrage sont dans ce quartier à forte composante juive. Il retrouve les odeurs qui émanent des échoppes, les plaisanteries et les railleries échangées aux terrasses des cafés, les marchandages qui jalonnent des transactions interminables. Chez le barbier, Joseph se plaît à lécher la vitrine. Un homme robuste a pris place sur le fauteuil. Zacharie, dont personne n’a su s’il s’agissait de son nom de famille ou de son prénom, badigeonne de mousse avec un blaireau le haut de la gorge de son client portant une longue barbe fleurie de frisettes et des favoris. Avec un rasoir à lame, d’un geste sûr, il lisse la peau en bandes uniformes. Il trempe son outil dans un baquet d’eau tiède avant de revenir à la charge. Un baume délicat est ensuite posé sur la peau irritée. Zacharie taille la pointe de sa barbe avant de rendre son manteau au client. Ces moments simples de la vie enchantent Joseph.
La quincaillerie de Monsieur Abramovitz est une institution. Elle s’étale d’une rue à une autre dans un couloir où les ustensiles de toutes sortes sont exposés à profusion. Joseph se remémore le jour où avec son frère, ils s’amusaient à se cacher dans ce dédale de bric et de broc. Lui sortait la tête de derrière une malle de voyage ou un cabas et Dimitri éclatait de rire jusqu’à ce que leur grand-mère leur demande de se calmer. Elle cherchait du raticide et n’en trouvait pas. Un vendeur la renseigna très gentiment. Cette caverne d’Ali Baba est le domaine par excellence de la ménagère et du bricoleur : outils, cadres, produits agricoles. Les clients se croisent, se frôlent dangereusement dans les rayonnages, mais jamais on n’y avait connu de catastrophe et l’esprit qui animait les lieux était bon enfant. Un voisin catholique disait régulièrement avec humour qu’avant de confier sa prière à Saint-Thomas, il vaudrait mieux se rendre chez Abramovitz où on avait plus de chance de retrouver l’objet perdu. Ce matin, M. Abramovitz est curieusement occupé à nettoyer la vitrine de sa boutique. Ce petit bonhomme, sec et nerveux, jamais en panne d’activité, toujours habité d’un projet, s’ennuie. Du haut de son escabeau, il lance un bonjour chaleureux à chaque client qui pousse sa porte avec le bruit caractéristique de la clochette accrochée à son chambranle.
-    Bonjour, Mme Weber, bonjour Mme Goldstein, M. Rosenthal.
Il connaît son monde et ce qui le fait tourner. Lui, qui passe sa vie derrière son comptoir, connaît, par on ne sait quel mystère, les habitudes de chacun.
En passant devant la grande synagogue se situant dans un renfoncement de terrain en forme de jardin d’agrément, Joseph se souvient de son apprentissage des textes sacrés. Dans quelques mois, il fera sa Bat-Mitsva, sera jugé mûr pour entrer dans la communauté religieuse adulte en récitant par cœur un passage de la Torah. Ce jour-là, il pénétrera dans la synagogue par l’entrée monumentale constituée de quatre colonnes avec, de chaque côté, un chandelier à cinq branches, revêtira son talit et devant l’assemblée entonnera la litanie des mots. En attendant, il se contente de relire la consigne immuable s’affichant en hébreu sur le fronton de l’entrée : « Que le Nom de Celui qui se trouve dans ce bâtiment, que le Nom du Tout Puissant, apporte parmi nous, la paix, l’entente, la fraternité et l’amour » et se pose la question de la portée d’une telle phrase. Peut-être n’est-elle audible que par le peuple élu ? Peut-être que le Tout Puissant devrait avoir son amphithéâtre à l’extérieur pour que tous les peuples profitent de ce message fraternel ?
Au fond de sa poche brinquebalent les quelques pièces que lui a données son grand-père pour acheter le journal, mais le kiosque est étrangement fermé. Rien ne précise le pourquoi de cette défection, mais force est de constater, aux paroles alarmantes de ceux qui se réunissent aujourd’hui en rond alors que généralement, ils font la queue en attendant leur tour, que quelque chose d’inquiétant a dû se produire. L’homme est d’habitude ponctuel, assidu, affable et son petit commerce ne connaît pas la crise. Sa clientèle lui est fidèle, et même si on ne lui connaît pas d’amis, on ne lui prête pas non plus d’ennemis. Les gens s’interrogent, certains bougonnent. Ah ! Un petit grain de sable dans le rouage de leur quotidien et c’est un drame ! Mais le sentiment qui prime est l’affliction. Joseph peut lire sur leurs visages l’inquiétude, leurs interrogations qui restent sans réponse. En déblayant ce qui ne peut l’être, ils échafaudent les pistes les plus incongrues, les plus pessimistes, les plus extravagantes ! Joseph, après avoir glané une information dans cette mêlée de têtes, poursuit son chemin. Il apprendra le lendemain que le pauvre M. Kleber a été le premier à subir les mesures de restriction et de fermeture de commerces par l’occupant.
La chapellerie, sa boutique préférée, fait l’angle avec une autre rue. Le couple de propriétaires est curieusement assorti. Madame est joliment enveloppée pour parler poliment, toujours bien apprêtée avec des toilettes soignées et des bijoux qu’elle expose avec ostentation. Joseph ne peut se l’imaginer dans le couloir de la quincaillerie de M. Abramovitz. Elle est charpentée comme un bûcheron avec une gouaille de commère. Une petite verrue est posée en parure sur son menton avec un poil réfractaire abandonné sur son île disgracieuse. Mais ce portrait ne lui rend pas grâce. Mme Pianetti a le charme de la gentillesse. Malgré son apparence physique, son style fruste, il émane de sa personne une bonté démesurée et ses paroles sont toujours délicates avec ses clientes. Elle fera attention à ne pas blesser une dame dont le premier choix serait de mauvais goût ou une autre dont la couleur du chapeau ne siérait pas à son teint. Elle aura toujours l’intelligence de les diriger vers un meilleur achat, car elle a du goût et tombera juste pour qui sait lui faire confiance. Son tendre, le mot est juste pour parler de son époux, est installé au fond de l’entremise. Il est petit, frêle et chauve. Sa calvitie est voilée en partie par sa Kippa et au bout du nez sont placées des lunettes rondes, presque anodines. Il réajuste une couture sur un chapeau de feutre. Il a une voix de velours. Contrairement, au qu’en-dira-t-on, il n’est pas avare en paroles, mais les distribue avec parcimonie, ne donnant qu’à celui qui aime recevoir et ne fera jamais de mamours aux ronds de cuir. Un client renfrogné aura un accueil glacial, un plus jovial découvrira son humour pince-sans-rire.
Pousser la porte de chez eux est, à chaque fois, un ravissement pour Joseph qui a la sensation de se faire happer par un cyclone de couleur : opaline, saphir, cerise, parme, cyan, abricot et ivoire. Les chapeaux sont placés en évidence, mis en beauté pour un défilé de mode. Originaux, extravagants, simples, sophistiqués, ils le font voyager dans des contrées baignées de musique. Canotiers, panamas, borsalinos, bibis, capelines ou charlottes, chapeaux sans bord, rétros, romantiques ou bohèmes, faits de paille ou de soie, de lin ou de laine mélangée, souples ou non, pour la ville ou la campagne, la plage ou un mariage, agrémentés de plumes de coqs ou d’autruches, ils se meuvent ensemble dans le scénario d’un bal gigantesque où l’orchestre n’aurait de finalité que la joie, l’exubérance et la passion. C’est la voix de Mme Pianetti qui vient le sortir de son ivresse.
-    Joseph, encore embarqué dans ton pays imaginaire, bercé de rengaines en forme de collines, de chansons racontant des paysages ?
-    Excusez-moi, Madame Pianetti… Bonjour Madame Pianetti.
-    Bonjour Joseph. Viens voir par ici, petit rêveur.
Tirant une boîte en fer de derrière son comptoir au dessin campagnard, elle lui tend un de ses merveilleux sablés qu’il aime laisser fondre longtemps sous la langue, y trouvant et appréciant sa teneur en beurre.
-    Prends en un autre si tu veux.
C’était inlassablement le même rituel. Elle insistait par politesse, il refusait de la même manière et les choses en restaient là. Elle lui ébouriffait les cheveux d’un geste amical et il allait rejoindre son vieux maître. Quand M. Pianetti le vit apparaître, une étoile brilla dans son regard, celle qui appelle à entendre et à suivre une voix buissonnière, celle qui vient pour le distraire de son travail répétitif.
-    Bonjour Joseph.
-    Monsieur Pianetti.
Toujours aussi peu de paroles échangées. Il prend son pardessus qui pend à une patère vissée sur une porte, passe une écharpe ou un foulard en fonction de la saison autour du cou, échange sa Kippa pour un chapeau et les voilà partis tous les deux pour rejoindre le conservatoire en haut de la rue.
Aujourd’hui, contrairement à son habitude, M. Pianetti est beaucoup plus prolixe. Joseph ressent une gravité dans chaque mot prononcé.
-    Joseph. Tout grand musicien doit travailler durement. Tout musicien extraordinaire doit répéter inlassablement, car le don s’altère si on ne lui prête pas attention. Le don est divin et il faut lui rendre grâce quotidiennement et la meilleure manière de le faire pour un musicien est de pratiquer son art. 
Curieuse introduction pour quelqu’un qui généralement marchait silencieusement ! Mais Joseph ne cherche pas à l’interrompre.
-    As-tu remarqué les anges dansant dans le carnaval de l’apocalypse. Il m’arrive d’aller m’installer au fond de l’Église catholique. Une fresque habille la coupole et quatre anges encadrent l’œuvre : quatre anges musiciens qui accompagnent la fin des temps. Même quand les temps ne seront plus, je suis sûr que résonneront encore ces notes de harpes, de flûtes, de cithares ou de trompettes. Chaque jour, tu viens me chercher pour apprendre ce que je ne peux plus te donner, car tu as acquis tout ce que je pouvais te léguer depuis fort longtemps, mais ta modestie et ta persévérance t’honorent. Ton vieux maître a reconnu ses limites, mais profite encore amplement de tes qualités. L’élève a supplanté le maître, mais lui reste fidèle.

Extrait 2 :

La lumière s’estompe sous le rideau de nuages de cette fin de journée. Les hommes nettoient les pelles, les brouettes, remballent l’ensemble des affaires. Ils ploient sous la rigueur du temps, le poids de l’intransigeance. Joseph s’apprête à rentrer avec son père quand il aperçoit subrepticement une ombre qui se faufile derrière le hangar à rangement. Le même garçon que le matin. Il a autour du cou une gibecière gonflée à l’envie. Le père de Joseph a vu, lui aussi, le manège de l’enfant.
-    Je le connais, le rassure son père. Aaron est malin comme un singe. Il est plus âgé que ne le laisse penser sa taille. Le gamin est futé, malicieux et teigneux. Ses parents n’ont jamais pu lui faire entendre raison et dès les prémices du conflit, il a établi des contacts avec l’extérieur pour se procurer des denrées. 
Joseph est collé aux lèvres de son père attendant que celui-ci en dise plus sur les aventures du jeune inconnu.
-    Son père est un collègue de l’usine, un homme charmant et d’une grande gentillesse. Il a tenté de dissuader son fils à force de démonstrations, lui a dessiné les risques à entreprendre un commerce illicite, les conséquences éventuelles qu’il faisait encourir à sa famille, mais l’obstination du gamin ne trouve pas de pierre d’achoppement. Son désir de vivre est plus fort que l’oppression : une ténacité à toute épreuve supérieure aux freins de la peur et aux recommandations redondantes de ses parents.
-    Quelle stratégie adopte-t-il pour sortir de la cité à la barbe des occupants ? Comment exerce-t-il son commerce ? Quels sont ses interlocuteurs ? 
Et alors qu’ils poursuivent leur route pour rentrer chez eux, son père répond.
-    Que de questions. Je te trouve bien curieux. Je ne connais rien de ses pratiques sauf ce qu’a pu m’en confier son père. Sa petite taille est un atout, il se fond dans le décor tel un caméléon. Les hommes assujettis à la surveillance de la construction, trop concentrés à mater la masse silencieuse, ne prêtent aucune attention à son entité négligeable et il peut disparaître sans risque d’être interpellé. Entre venelles, couloirs dérobés et pseudo-impasses, il atteint les abords de la ville. Ensuite, son aventure est de l’ordre du mystère, même ses parents n’ont pu lui tirer les vers du nez ! Toujours est-il qu’il a réussi à organiser un marché bien fructueux qui profite amplement à sa famille et à quelques affiliés.
-    Est-ce un aventurier ou un fou ?
-    En temps de guerre, les deux sont indissociables. Il faut un brin de folie pour entreprendre une œuvre qui vous met en danger. Aaron a la déraison de l’âge, l’intrépidité des mordus de la vie, le courage des désespérés qui tentent, à chaque périple, leur ultime chance.
-    Comment en est-il arrivé à jouer ce rôle ?
-    Je te l’ai laissé entendre, l’enfant est une tête brûlée. Je me souviens que son père me racontait combien ils avaient du mal avec son épouse à lui tenir la bride quand il était beaucoup plus jeune. Il n’en faisait qu’à sa tête. Ensuite, à l’école, les problèmes de discipline sont venus se rajouter à son manque d’entrain pour l’apprentissage. Ainsi, il n’était pas rare que le gosse ne se présente pas en cours, bravant déjà la vie dans une déambulation buissonnière. Mais un trait de son caractère le sauvait toujours, sa gentillesse cachée derrière une belle frimousse. Déjà, il savait louvoyer en profitant de ses qualités même si celles-ci n’étaient pas toutes recommandables.
-    Je suis curieux de savoir ce qu’il pouvait faire de ces journées ?
-    Nul ne le sait, mais tu peux imaginer. Il devait trouver un terrain de jeu à l’abri des regards pour éviter d’être soupçonné de ne s’être pas rendu en classe. Il tuait son temps en jouant peut-être aux billes ou aux osselets, que sais-je ? À l’heure du dîner, il devait partir en chasse pour se sustenter, chapardant sur un étal ce qui lui convenait et on peut supposer que ses nombreuses pérégrinations ont dû l’amener à rencontrer des êtres peu fréquentables.
-    Une vie austère, mais empreinte de mystères et de tribulations, une existence aventurière digne d’un roman. Pensez-vous, père, qu’il tire aujourd’hui les ficelles d’une pelote qu’il aurait patiemment enroulée toutes ces années-là ?
-    Je ne pourrais l’affirmer, mais effectivement, on peut supposer que le garnement profite aujourd’hui de ses mauvaises relations d’hier. De cette corruption, si peu louable, mais nécessaire à tous, nous sommes un petit nombre à profiter.
-    Comment cela ?
-    Aaron, l’électron libre, est vite devenu une pièce indispensable à la survie de sa famille et son effronterie, considérée par ses parents comme une tare lorsqu’il était enfant, s’est tout aussi vite muée en qualité, dans la mesure où ils restent aveugles sur les moyens d’atteindre son but. Disons-le sans ambages, Aaron est un petit délinquant sympathique qui développe son petit commerce et reconnaissons-le, nous avons même, à l’occasion, fait appel à ses dons de filouterie. Nous n’en sommes pas fiers, mais la débrouillardise devient un art pendant les périodes critiques.
 


 

Commentaires

Théri Stéphane
Stéphane Theri
03/11/2020
.E
.C
Bienvenue sur Pas Vu, Pas Lu. La très belle couverture de ce roman appelle déjà à la réflexion et au recul. Le merveilleux de la musique confronté à l'horreur, la barbarie et l'injustice. Sujet difficile et au combien important de garder en mémoire. Les deux extraits sont un peu courts mais les premières lignes sont fortes.
BLANC Déborah
Déborah Blanc
04/11/2020
.E
.C
Deux extraits bien trop courts pour une présentation de roman. J'ai néanmoins aimé le premier extrait avec ses métaphores et des mots forts. Dans le second extrait, je cherche à comprendre pourquoi le gradé associe Wagner à Faust qui est l'oeuvre majeure de Gounot. Que cherche-t-il à provoquer ? Gageons que Joseph va devoir naviguer en eaux troubles. La couverture est très belle.
TOPSCHER Nelly
Nelly78114
05/11/2020
.E
.C
J'adore la couverture qui est, je trouve, très inspirante et pousse à la réflexion. Les deux extraits sont courts mais donnent néanmoins envie de mieux connaitre l'histoire de ce joseph et ce que sa musique a à nous dire.
rabiller delphine
Delphine 83
07/11/2020
.E
.C
bienvenu sur pas vu pas lu .superbe couverture qui illustre parfaitement le ton du roman. on entre dans le vif du sujet qui nous pousse à la réflexion mais hélas pour ma part les extraits sont trop court. il faudrait nous en dire un peu plus.....
CACHIA GWENDOLINE
Gwendoline Cachia
13/11/2020
.E
.C
Le deuxième est un peu trop court pour juger. La couverture donne le "la", petit clin d’œil au premier extrait que j'ai adoré. Il est poétique dans toute l'horreur de la situation. C'est quelque chose qui me parle beaucoup.
Delerme Florentin
Florentin
20/11/2020
.E
.C
La remontée de cette rue et les descriptions qui la jalonnent sont autant d'indices de la diversité de vies organisées avec truculence, passion ou pragmatisme. L'horreur n'est pas loin et tous ces personnages sont absorbés par leur quotidien. La vie, les âme grouillent encore à l'aube de l'horreur. La couverture, les mots, l'amour de "Dieu" et Joseph qui conforte sa maitrise du violon, tout ce petit Monde va entrer en collision avec l'impensable. Tout me plait dans ces deux extraits dont se dégage déjà l'odeur du drame mais également la destinée de chacun, la singularité de chacun et la nature propre de chacun à tracer sa voie dans le chaos.
Daloin Bertille
Bertille
29/11/2020
.E
.C
Très beau titre et couverture sensitive. Tout est posé dans ces quelques lignes d'extraits. Les descriptions parlent vrai et les personnages servent admirablement bien les propos de l'auteur. Joseph et la musique sont là avec toutes les promesses d'une vie meilleure, d'une vie possible après l'horreur.
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